LIVRE SIXIEME. 45i
guerre. Malgré quelques difficultés que je rencontrai, ce fut pour moi une véritable partie de plaisir. Chaque jour je livrai un assaut, où les pierres, les piques et la mousqucterie allaient grand train. Il est vrai que je tirais à poudre. Néanmoins mes arquebusades inspirèrent tant de fra3'eur aux voisins, quMls finirent par ne plus vouloir venir au secours de l'assiégé. Enfin, un beau matin que mon adversaire se défendit mollement, j'envahis sa maison, je Ten chassai et je jetai dehors tout ce qu'il avait apporté. Je courus ensuite chez le roi, et je lui dis que j'avais exécuté de point en point ses prescriptions en combattant les gens qui avaient tenté de m'empêcher de le servir. Sa Majesté rit beaucoup de l'aventure et me délivra de nouvelles lettres pour que je ne fusse plus ainsi molesté à l'avenir.
Le Jupiter à Fontainebleau.
Sur ces entrefaites, je terminai mon beau Jupiter d'argent et son piédestal d'or, que je plaçai sur un socle de bois peu apparent, dans l'épaisseur duquel étaient à moitié cachées, comme une noix d'arbalète, quatre petites boules de bois dur. Ces roulettes étaient si bien agencées qu'un petit enfant pouvait, sans le moindre effort, manœuvrer ma statue en tous sens. Dès que je l'eus arrangée à ma guise, je la transportai à Fontainebleau, où était le roi. Précisément à cette époque, le peintre Bolo-
gna, qui avait rapporté de Rome les plâtres qu'il était allé y chercher, venait de les faire jeter en bronze avec beaucoup de soin. Je n'en savais absolument rien, parce que cette opération avait été exécutée dans le plus grand secreta Fontainebleau, qui est situé à plus de quarante milles de Paris. Lorsque je demandai au roi où il voulait que je misse le Jupiter, madame d'Etampes, qui était présente, lui dit que Tendroit le plus convenable était sa belle galerie : c'est ce que nous appellerions en Toscane une loggia, ou plutôt une salle d'entrée, car le nom de loggia s'applique particulièrement aux salles qui sont ouvertes d'un côté. Cette galerie, longue de plus de cent pas et large de douze environ, était ornée et enrichie de peintures de notre admirable Rosso, séparées l'une de l'autre par des sculptures en ronde-bosse et en bas-relief. Le Bologna avait habilement rangé dans cette galerie, sur des piédestaux, ses statues de bronze, qui, je l'ai déjà dit, étaient les reproductions des plus beaux antiques de Rome. Ce fut aussi dans cette salle que l'on mit mon Jupiter. Quand je vis tous ces grands préparatifs si adroitement calculés, je me dis : « Allons, c'est comme s'il fallait se frayer un passage à travers les lances d'une armée! Que Dieu me soit en aide! » Je conduisis donc ma statue à la place qui lui était destinée, et, après l'avoir disposée de mon mieux, j'attendis l'arrivée du roi. Mon Jupiter tenait de la main gauche le globe du monde, et de la main droite un foudre qu'il semblait prêt à lancer. Au milieu des flammes de ce foudre, je cachai un bout de torche en cire blanche, parce que, voyant que madame d'Étampes retenait le roi jusqu'au soir, je soupçonnai que, si elle ne réussissait pas à l'empêcher de venir, elle me jouerait au moins le mauvais tour de ne le laisser aller