‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 202 sur 275 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

qu'au moment où, grùcc à la nuit, ma statue se montrerait à son desavantage. Mais Dieu veille sur ceux qui ont foi en lui, et il advint tout le contraire de ce que mon ennemie avait espéré; car, à la chute du jour, j'allumai ma torche, et, comme elle se trouvait un peu au-dessus de la tète du Jupiter, les rayons, en tombant de haut, produisaient un eilct merveilleux que je n'aurais pu obtenir avec le jour. Sur ces entrefaites, le roi entra avec sa madame d'Étampes, le dauphin aujourd'hui régnant, la dauphine, le roi de Navarre son beau-frère, madame Marguerite sa fille', et plusieurs grands seigneurs à qui madame d'Étampes avait donné le mot pour parler contre moi. Dès que j'aperçus le roi, mon ouvrier Ascanio poussa devant lui ma statue, en lui imprimant un mouvement qui la fit paraître vivante. Par ce moyen, les statues antiques restèrent en arrière, et la mienne frappa d'abord tous les yeux. Le roi dit aussitôt : «Jamais on n'a rien vu de plus admirable. Quant à moi, bien que j'aime les arts et que je m'y connaisse, j'avoue que c'est cent fois plus beau que je ne l'aurais imaginé. » Les seigneurs mêmes qui devaient décrier mon ouvrage semblaient lutter entre eux à qui le louerait le plus. « En vérité, s'écria hardiment madame d'Étampes, on dirait que vous n'avez point d'3^eux. Ne voyez-vous donc pas ces magnifiques figures antiques ? c'est en elles que réside la perfection de l'art, et non dans ces babioles modernes.» A ces mots, le roi, suivi de son entourage, s'avança et jeta un coup d'œil sur les autres statues qui étaient éclairées d'en bas, ce qui leur était fort préjudiciable.

I. La princesse Marguerite épousa, en lôSg, par suite du traité de paix du Cateau-Cambrésis, Emmanuel-Philibert, duc de Savoie. — E. F.

454 VIE DE BENVENUTO CELLINl.

«Celui qui a voulu nuire à Benvenuto, dit alors le roi, lui a au contraire rendu un signalé service; car, de la comparaison de ces admirables figures avec la sienne, il ressort que cette dernière est infiniment plus belle et plus merveilleuse. Il faut donc tenir Benvenuto en haute estime, puisque ses ouvrages non seulement égalent, mais encore surpassent ceux des anciens. » A cela madame d'Étampes répliqua que de jour ma statue paraîtrait mille fois moins belle que de nuit, et que de plus il fallait considérer que je Pavais couverte d'un voile pour cacher ses défauts. J'avais en effet jeté une légère et gracieuse draperie sur mon Jupiter pour lui donner plus de majesté. A peine eut-elle proféré ces mots, que je soulevai le voile et le déchirai avec colère, en découvrant les parties génitales de ma statue. Madame d'Étampes pensa que je n'avais montré cette nudité que pour l'insulter. Le roi s'aperçut de son indignation. Moi, de mon côté, j'étais furieux, et j'allais prendre la parole, lorsque le sage monarque me dit dans sa langue : « Benvenuto, je te défends de parler, sois tranquille, tu auras une récompense mille fois plus forte que tu ne la désirais. » Condamné au silence, je me démenais comme un possédé, ce qui redoublait l'irritation et les murmures de madame d'Etampcs. Cela fut cause que le roi partit plus tôt qu'il n'aurait voulu, mais en se retirant il dit tout haut pour m'encouragcr : «J'ai enlevé à l'Italie Partiste le plus grand et le plus universel qui ait jamais existé! »

Page 1