‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 208 sur 275 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

gncra ordonner qu'on me les paye plus tard, si j'en ai besoin pour revenir. Je supplie Votre Majesté de ne pas me refuser cette grâce, car maintenant on songe plus à la guerre qu'aux statues. Votre Majesté d'ailleurs n'a-t-ellc pas déjà accordé à son peintre Bologna la faveur que je réclame ? » Pendant que je parlais, le roi examinait attentivement mes deux vases, et parfois me lançait un regard terrible. Cependant je continuais de nion mieux mes sollicitations. Tout à coup il se leva courroucé et me dit en italien : « Benvenuto, vous êtes un grand fou! Emportez ces vases à Paris, je veux qu'ils soient dorés. » Et il me quitta sans que j'eusse pu obtenir d'autre réponse. Je m'approchai alors du cardinal de Ferrare, qui était présent, et je le priai, au nom de tous les bienfaits qu'il m'avait rendus, en me tirant de prison à Rome et en tant d'autres circonstances, de vouloir bien s'employer pour que je pusse aller en Italie. Il m'assura qu'il travaillerait volontiers de tous ses efforts pour m'obtenir cette faveur ; que je n'avais qu'à me reposer sur lui du soin de cette affaire, et que même, si je voulais, rien ne m'empêchait de partir tranquillement, attendu qu'il se chargeait de me conserver les bonnes grâces de Sa Majesté. Je répondis au cardinal que je savais que le roi m^avait confié à la garde de Sa Seigneurie reverendissime, qu'en conséquence je partirais sans crainte si Sa Seigneurie me le permettait, et que du reste je reviendrais aussitôt qu'elle le jugerait convenable. Le cardinal me dit alors d'aller passer à Paris huit jours, pendant lesquels il solliciterait mon congé, et il ajouta que, dans le cas où le roi le lui refuserait, il m'en donnerait avis sans faute, et que, s'il ne m'écrivait pas, ce serait signe que rien ne s'opposait à mon départ.

Départ.

Je retournai donc à Paris, ainsi que le cardinal m'y avait engagé. Je fis construire d'excellentes caisses pour les trois vases d'argent. Au bout de vingt jours, tous mes préparatifs étant achevés, je plaçai mes vases sur un mulet que me prêtait jusqu'à L^on Tévêque de Pavie, qui de nouveau était venu habiter mon château. Pour mon malheur je me mis en route.

Je partis avec le signor Ippolito Gonzaga, qui était à la fois à la solde du roi et au service du comte Galeotto della Mirandola. Quelques gentilshommes de ce dernier et notre compatriote florentin Lionardo Tedaldi se joignirent à nous. Je confiai à Ascanio et à Pagolo le soin de garder mon château et tout ce que je possédais. Je leur laissai aussi plusieurs ouvrages commencés, afin qu'ils ne restassent point oisifs. Mon mobilier était nombreux et de haut prix, car j'avais un étal de maison très honorable; cela valait plus de quinze cents écus. Je dis à Ascanio : « Souviens-toi que je t'ai comblé de bienfaits. Jusqu'à présent, tu n'as été qu'un jeune écervelé; il est temps de te conduire en homme. J'abandonne donc à ta garde mon bien et mon honneur. Si tu as à te plaindre de ces animaux de Français, avertis-moi sur-le-champ; je monterai en poste et j'accourrai tant pour payer ma dette à ce bon roi que pour protéger mon honneur. » Ascanio me répondit avec des larmes de fourbe et de fripon :

IJVKb: SIXIEME. 40(1

u Vous avez ctc pour moi le meilleur des pères, soyez sûr que je me conduirai envers vous comme le fils le plus dévoue. » Après ces adieux, je partis suivi d'un domestique et d'un petit valet français.

Dans l'après-midi, plusieurs trésoriers qui n'étaient nullement de mes amis se présentèrent à mon château. C^es infâmes gredins osèrent prétendre que j'avais emporté Targent du roi, et dire à messer Guido et à Tévêque de Pavie que, s'ils ne m'envoyaient pas redemander les vases, ils me feraient poursuivre eux-mêmes, et que mal m'en arriverait. L'évêque et messer Guido eurent plus de peur que de raison. Ils m'expédièrent aussitôt en poste ce traître d'Ascanio, qui me rejoignit à minuit. L'inquiétude me tenait éveillé, et je me disais tristement : a Aux soins de qui ai-je laissé mon château et tout ce que je possède? Par quel étrange décret de la destinée ai-je été poussé à entreprendre ce voyage ? Pourvu que le cardinal ne soit pas d'accord avec madame d'Etampes, dont le plus vif désir est de me voir perdre les bonnes grâces du roi! »

Les trois vases.

Au moment où ces pensées m'assaillaient, je m'entendis appeler par Ascanio. Je sautai hors du lit, et je lui demandai s'il m'apportait de bonnes ou de mauvaises nouvelles. « Elles sont bonnes, me répondit le larron ; seulement il faut que vous renvoyiez les vases, parce que

ces scélérats de trésoriers crient tellement au voleur, que messer Guido et l'évêque sont d'avis que vous les rendiez, coûte que coûte. Du reste, vous n'avez rien à craindre. Continuez heureusement votre voyage. » Je lui remis de suite les trois vases, parmi lesquels il s'en trouvait deux qui avaient été fabriqués avec mon argent. On avait répandu le bruit que je les emportais en Italie; mais je voulais les déposer dans Tabbaye du cardinal de Ferrare, à Lyon, et d'ailleurs personne n'ignorait que Ton ne peut exporter ni or ni argent sans une permission expresse. Comment aurait-il donc été possible que j'eusse songé à emporter ces trois grands vases, qui avec leurs caisses formaient la charge d'un mulet? Comme ils étaient d'une rare beauté et d'une valeur considérable, je m'étais seulement dit, en songeant que le roi, que j'avais laissé très malade, pouvait venir à mourir : « Dans le cas où un tel malheur arriverait, je ne les perdrai point si je les confie au cardinal. » Enfin, pour conclure, je renvoyai le mulet, les vases et plusieurs autres objets importants.

Le lendemain matin, je me remis en route avec mes compagnons. Durant tout le chemin, il me fut impossible de retenir mes soupirs et mes larmes. Cependant, parfois, je me réconfortais en tournant mes pensées vers Dieu et en disant : « O Seigneur, toi à qui la vérité est connue, tu sais que mon seul but dans ce voyage est d'aller au secours de ma sœur et de six pauvres jeunes filles qui pourraient facilement s'engager dans une mauvaise voie, car leur père est accablé de vieillesse et ne gagne absolument rien. En accomplissant ce pieux office, ô Seigneur! j'attends de ta divine majesté secours et conseils. » Voilà quelle était ma seule consolation pendant mon voyage.

Page 1