VRE SIXIÈME
Nous n'étions plus qu'à une journée de distance de Lyon, lorsque, vers la vingt-deuxième heure, de violents coups de tonnerre ébranlèrent le ciel qu'illuminaient de nombreux éclairs. Je marchais à une portée d'arbalète en avant de mes compagnons. Sans compter le tonnerre, il sortait des nuages un bruit si épouvantable, que je crus que le Jour du jugement dernier était arrivé. Je m'arrêtai. Des grêlons, plus gros que des balles de sarbacane, commencèrent à tomber sans une goutte d'eau. Ceux qui me touchaient me faisaient beaucoup de mal. Ils allèrent peu à peu en grossissant, si bien qu'on les aurait pris pour des balles d'arbalète. M'étant aperçu que mon cheval s'épouvantait, )c tournai bride et je courus ventre à terre jusqu'à ce que j'eusse retrouvé mes compagnons, qui, non moins effrayés, s'étaient réfugiés sous des pins. Bientôt la grêle arriva à la dimension d'un énorme citron. Je me mis alors à entonner un miserere. Pendant que je m'adressais ainsi dévotement à Dieu, il tomba un grêlon d'une telle grosseur, qu'il fracassa une forte branche du pin sous lequel je me croyai» en sûreté ; un autre frappa mon cheval à la tête et faillit le renverser, un troisième m'atteignit, mais non en plein, car il m'aurait tué. Le pauvre vieux Lionardo Tedaldi, qui, comme moi, était agenouillé, en reçut un qui le jeta les mains contre terre. Aussitôt, voyant que les pins ne pouvaient plus nous protéger et qu'il ne suffisait pas de chanter miserere^ je pliai mes habits sur ma tête et je dis à Lionardo Tedaldi, qui criait : « Jésus, Jésus, au secours! » que Jésus l'aiderait s'il s'aidait lui-même. Le salut de cet homme me coûta plus de peines que le mien propre.
Cet orage dura fort longtemps, mais enfin il cessa. Nous étions moulus : cependant nous remontâmes à
cheval de notre mieux, et nous cheminâmes en nous montrant les uns aux autres nos contusions et nos meurtrissures. A un mille plus loin, des scènes de désolation qu'on ne saurait dépeindre s'offrirent à nos regards. Tous les arbres étaient ébranchés et brisés; tous les bestiaux avaient été tués ; plusieurs bergers avaient aussi rencontré le même sort. Nous vîmes quantité de grêlons que Ton n'aurait pas pu tenir dans les deux mains : nous nous estimâmes donc heureux d'être sortis de ce mauvais pas à si bon marché. Nous reconnûmes alors que nos prières et nos miserere avaient été plus efficaces que toutes les précautions dont nous aurions pu nous entourer. Nous rendîmes à Dieu de ferventes actions de grâces, et, le lendemain, nous arrivâmes à Lyon. Après nous y être bien reposés pendant huit jours, nous continuâmes notre voyage et nous franchîmes les monts sans accident. Là, j'achetai un petit bidet pour soulager mes chevaux, que mes bagages avaient un peu fatigués.
Arrivée en Italie.
Nous étions depuis un jour en Italie, lorsque nous fûmes rejoints par le comte Galeotto della Mirandola, qui voyageait en poste. Il s'arrêta avec nous et me dit que j'avais eu tort de partir; que je devrais ne pas aller plus avant, parce que, si je retournais de suite à Paris, mes affaires seraient plus florissantes que jamais, et
qu'au lieu de laisser à mes ennemis le champ libre et toutes facilités de me nuire, je romprais les machinations qu'ils avaient ourdies contre moi, et enfin, que les gens en qui j'avais le plus de confiance étaient précisément ceux qui me trahissaient. Il ne voulut pas s'expliquer davantage, mais il savait parfaitement que le cardinal de Ferrare s'était ligué avec les deux fripons à qui j'avais laissé tous mes biens en garde. Il repartit en poste après m'avoir répété plusieurs fois que je devrais aller à Paris; mais, à cause de mes compagnons, je ne pus me décider à suivre ce conseil. Je brûlais du désir tantôt d'arriver promptement k Florence, tantôt de retourner en France. Cet état d'indécision me causait un si cruel supplice, que, pour y mettre fin, je résolus de monter en poste pour gagner Florence. Je ne m'accordai point avec le premier maître de poste, mais je n'en persistai pas moins à me rendre à Florence.
Le signor Ippolito Gonzaga ayant pris la route de Mirandola, je me séparai de lui et je pris le chemin de Parme et de Plaisance.
En arrivant dans cette dernière ville, )e rencontrai dans une rue le duc Pier Luigi, qui m'examina attentivement et me reconnut. A sa vue, mon cœur bondit de colère^ car je savais que lui seul avait été la cause de tout ce que j'avais souffert dans le château Sant'- Agnolo à Rome. Pourtant, comme il n'y avait pas moyen de lui échapper*, force me fut de lui rendre visite. Je me présentai chez lui juste au moment où il se levait de table. Il avait avec lui les gens de la famille des Landi, qui plus tard le poignardèrent. Je reçus de lui l'accueil le
I. Il faut se souvenir que Pier Luigi était duc de Plaisance.
plus gracieux que Ton puisse imaginer. II dit à ses convives que j'avais été longtemps prisonnier à Rome et que j'étais le premier homme dans mon art; puis il ajouta, en s'adressant à moi : « Benvenuto mio, j'ai été très peiné des maux que vous avez endurés. Je savais que vous étiez innocent, mais je ne pouvais rien pour vous, parce que mon père agissait sous l'influence de certains de vos ennemis qui lui avaient insinué que vous aviez mal parlé de lui, ce qui était faux, j'en suis certain : aussi votre sort m' affligeait- il vivement. » Il s'étendit si longuement sur ce chapitre, qu'il sembla réclamer mon pardon. Il me questionna ensuite sur tous les ouvrages que j'avais exécutés pour le roi très chrétien, et il m'écouta avec une attention et une bienveillance extrêmes. Enfin, il me demanda si je voulais entrer à son service. Je lui répondis que l'honneur ne me le permettait pas; mais que, si j'avais terminé les nombreux et importants travaux que j'avais commencés pour le grand roi, je m'attacherais à Son Excellence de préférence à tout autre seigneur.
Dans cette occasion, Dieu montra clairement qu'il ne laisse jamais impunis les gens qui oppriment les innocents. Cet homme implora presque mon pardon en présence de ceux qui, peu de temps après, devaient venger et moi et tant d'autres infortunés qu'il avait assassinés. Que les princes de la terre, malgré leur puissance, ne se rient donc point de la justice de Dieu comme font plusieurs que je connais et qui m'ont lâchement persécuté, ainsi que je le raconterai en son lieu. Je n'écris pas ces choses par vanité mondaine, mais seulement pour remercier Dieu, qui m'a sauvé de tant de dangers. C'est à lui que je me plains de tous ceux qui me menacent chaque