‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 214 sur 275 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

crit la maison ne m'échapperait pas, car Je me promettais que mes ouvrages plairaient infiniment plus que je ne l'avais annoncé.

Son Excellence avait conile Texécution de ses ordres à un de ses majordomes que Ton appelait ser Pier-Francesco Riccio de Prato, et qui jadis avait été son pédagogue. Je nVadressai à cet animal, et je lui demandai tout ce dont j'avais besoin pour transformer en atelier le jardin de la maison. Il chargea de cette affaire un certain payeur, maigre et grêle personnage nommé Lattanzio Gorini. Ce petit bout d'homme, avec ses petites mains d'araignée, sa petite voix de moucheron et sa vivacité de petit limaçon, me fit amener des pierres, du sable et de la chaux en si grande quantité, qu'il y en aurait eu assez pour construire à grand'peine une toute petite cage à pigeons. Quand je vis que les choses allaient si froidement, je commençai à trembler. Cependant je me disais : « Les petits commencements ont parfois de grands résultats. » Je concevais aussi quelque peu d'espérance en considérant combien de milliers de ducats le duc avait gaspillés pour les hideuses sculptures de cet animal de Buaccio* Bandinelli. M'étant donc armé de courage, je

I. Baccio Bandinelli, que Cellini appelle souvent Buaccio [mauvais bœuf), naquit à Florence en 1487, et mourut en iSSg. — Nous n'avons pas besoin de dire que notre auteur se laisse aveugler par la haine, lorsqu'il parle des ouvrages de ce maître. Tout le monde sait que Baccio fut un des plus savants dessinateurs de la savante école florentine, et que peut-être l'unique tort de son talent a été de suivre la même voie que Michel-Ange. Mais, si Cellini manque d'équité quand il refuse tout mérite à son rival, est-il injuste aussi quand il s'attaque au caractère de son ennemi? — Quelques lignes, que nous allons emprunter au biographe contemporain de Baccio, permettront de juger cette question. — « La brutalité de Baccio, écrit Vasari, sa méchanceté et ses médisances lui attirèrent de nombreux ennemis. Devant les tribunaux même, sans respect pour les magistrats, il insultait les

soufflai au cul de Lattanzio Gorini pour le forcer à marcher, et je me mis à crier après mes ânes boiteux et le petit aveugle qui les conduisait. En dépit de tous les obstacles que je rencontrai, je parvins, grâce à mon argent, à préparer remplacement de Tatelier. J'arrachai les arbres, les vignes, et, en un mot, je procédai avec cette résolution et cette petite dose de fureur qui ne me quittaient guère.

D'un autre côté, j'étais entre les mains du charpentier Tasso, mon intime ami, que j'avais prié de faire les armatures en bois qui m'étaient nécessaires pour commencer ma grande statue de Persée. Ce Tasso était un excellent ouvrier. Je ne crois pas que l'on puisse jamais trouver son égal. De plus, il avait un caractère extrêmement gai et plaisant. Chaque fois que j'allais chez lui, il m'accueillait avec le rire sur les lèvres et avec une chansonnette qu'il chantait en fausset. Les fâcheuses nouvelles que je commençais à recevoir de France et la mauvaise tournure que prenaient mes affaires à Florence avaient beau me réduire presque au désespoir, il savait toujours me forcer à écouter au moins la moitié de ses couplets; si bien que je finissais par m'égayer avec lui et par tâcher de chasser, autant que je le pouvais, les noires pensées qui m'obsédaient.

citoyens;, il aimait à plaider, à chicaner, et se vantait d'avoir eu des procès toute sa vie. » — N'est-ce pas Baccio enfin qui, poussé par une lâche et ignoble envie, osa lacérer d'une main sacrilège le chef-d'œuvre de son siècle, l'immortel carton du divin Buonarroti? — Voy. Vasari, Vie de Bandinelli, t. V, p. 3 12 et suivantes.

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