LIVRE SEPTIEME
Le payeur Lattanzio Gorini.
Dans mon désir de me mettre à Tœuvre au plus tôt, je m'occupais activement de mes préparatifs; déjà même j'avais employé une partie de la chaux, lorsque tout à coup le majordome m'envoya chercher. Je me rendis à son appel. Je le trouvai, après le dîner de Son Excellence, dans la salle de THorloge. Je m'approchai de lui en le saluant très profondément. Il me demanda aussitôt, avec une roideur extraordinaire, qui m'avait installé dans cette maison et en vertu de quel droit j'avais commencé à y bâtir; puis il ajouta qu'il était fort émerveillé de mon audace et de ma présomption. « C'est à Son Excellence, lui répondis-je, que je dois la maison et j'en ai été mis en possession au nom de Son Excellence par votre seigneurie elle-même qui a transmis ses ordres à Lattanzio Gorini, lequel m'a fourni la pierre, le sable, la chaux et tous les matériaux que j'avais demandés; et ce Lattanzio prétend qu'il n'a agi que d'après les instructions de Votre Seigneurie. » A peine eus-je parlé, que cet animal m'apostropha avec encore plus d'aigreur et me dit qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout cela. « Majordome, m'écriaije alors enflammé de colère, majordome, tant que Votre Seigneurie se servira d'expressions en harmonie avec la noble charge dont elle est revêtue, je la respecterai et lui parlerai avec la même soumission qu'au duc; mais, si
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elle choisit une autre gamme, je lui parlerai comme au sieur Pier-Francesco Riccio! » Mon homme entra dans une telle fureur que je crus qu'il allait devenir fou surle-champ : il aurait ainsi devancé Tépoque que le ciel lui avait assignée'. Après m'avoir débité quelques injures, il me dit qu'il était fort étonné de m'avoir jugé digne de parler à une personne telle que lui. Là-dessus je m'échauffai et lui répliquai : « Or çà, écoutez-moi, sieur Pier-Francesco Riccio, car je vais vous dire quels sont les hommes tels que moi, et quels sont les gens tels que vous, pédagogue dont le métier est d'apprendre à lire aux petits enfants. » A ces mots, il se renfrogna de plus belle, éleva la voix et répéta avec encore plus d'insolence les mêmes paroles. De mon côté je fronçai le sourcil, je pris un air quelque peu arrogant et je lui ripostai : « Les hommes tels que moi sont dignes de parler et aux papes et aux empereurs et aux grands rois. On n'en trouverait peutêtre pas deux de ma taille dans le monde entier; mais les gens comme vous on les rencontre par dizaines à chaque porte. » Quand il eut entendu cela, il monta sur un banc qui était dans l'embrasure d'une fenêtre de cette salle et il me défia de répéter ce que j'avais dit. Je le satisfis en adoptant un ton encore plus hautain; et, en outre, je lui déclarai que je ne me souciais plus de servir le duc et que je repartirais pour la France, où je pouvais retourner librement.
Cet animal demeura stupéfait et devint d'une couleur terreuse pendant que je me retirais furieux, bien décidé à abandonner Florence. Plût à Dieu que j'eusse mis ce
1. Vasari dit que le majordome Pier-Francesco Riccio mourut après avoir été fou pendant plusieurs années.