LIVRE SEPTIÈME
Própnratirs liii Perséc.
Pendant que je faisais construire l'atelier où )e voulais commencer le Persée, je préparais, dans une chambre au rez-de-chaussée, un modèle en plâtre, exactement de la grandeur que devait avoir la statue. J'avais l'intention de m'en servir pour exécuter mon moule; mais bientôt je reconnus que ce procédé serait trop long et j'adoptai une autre méthode, d'autant que déjà on voyait un peu sortir de terre les murailles de briques de cette mauvaise petite baraque dont le seul souvenir me fait mal, tant on la bâtissait misérablement. Je fabriquai une ossature en fer pour la figure de Méduse, que je modelai ensuite en terre et que je fis cuire dès qu'elle fut terminée.
Je n'avais pour m'aider que quelques petits apprentis, parmi lesquels il y en avait un d'une rare beauté; c'était le fils d'une prostituée nommée la Gambetta. Cet enfant me servait de modèle, car la nature est le seul livre qui nous enseigne l'art. Comme il m'était impossible de tout faire par moi-même, je cherchai des ouvriers pour expédier lestement ma statue; je ne pus en trouver. Il y en avait bien cependant à Florence qui seraient venus volontiers chez moi, mais le Bandinelli les en empêchait. Non content de me forcer à tramer mes travaux en longueur, il dit au duc que je cherchais à lui enlever ses ouvriers, parce que sans auxiliaires j'étais incapable de mettre
d'ensemble une grande figure. Je me plaignis au duc des tribulations que cet animal me causait, et je le priai de me procurer quelques ouvriers de la cathédrale. Cette demande fut cause que le duc ajouta foi aux calomnies de Bandinelli. M'en étant aperçu, je résolus d'opérer tout seul, et je me mis à la besogne sans reculer devant les fatigues les plus extrêmes que Ton puisse imaginer. Tandis que je travaillais sans relâche, mon beau-frère fut attaqué d'une maladie qui l'emporta au bout de peu de jours. Il me laissa sur les bras ma sœur, qui était jeune encore, et six filles, tant petites que grandes. Rester père et conducteur de cette pauvre famille, telle fut la première des déplorables calamités qui m'assaillirent à Florence.
Bernardino Mannellini.
Cependant je voulais que rien ne marchât mal. J'avais envoyé chercher à Ponte Vecchio deux manoeuvres pour nettoyer mon jardin, qui était couvert d'immondices. L'un d'eux avait soixante ans, l'autre dix-huit. Ils étaient chez moi depuis trois jours environ, lorsque le jeune m'engagea à renvoyer le vieux, qui, disait-il, non content de ne rien faire, l'empêchait de travailler. Il m'assura qu'à lui seul il expédierait facilement le peu de besogne qu'il y avait, ce qui m'éviterait une dépense supcrtlue. Il se nommait Bernardino Mannellini de Mugello. Quand je vis combien il était plein d'ardeur, je lui demandai
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s'il voulait entrer à mon service. Nous tombâmes d'accord sur-le-champ. Il pansait mon cheval, soignait mon jardin et, de plus, tâchait de m'aider dans mon atelier. Peu à peu il s'initia si bien aux secrets du métier, que jamais je n'eus de meilleur auxiliaire que lui. Je résolus de tout mener avec l'unique secours de ce jeune homme, et bientôt, en effet, je commençai cà montrer au duc que le Bandinelli était un menteur et que je me tirerais très bien d'alTaire sans l'assistance de ses ouvriers.
Sur ces entrefaites, je fus atteint de douleurs de reins peu violentes ci la vérité, mais qui cependant m'empêchaient de travailler. Pour me distraire, j'aimais à passer mon temps dans la galerie du duc, en compagnie de deux jeunes orfèvres nommés Gianpagolo et Domenico Poggini\ qui ciselaient sous ma direction un petit vase d'or couvert de figures et d'autres beaux ornements en bas-relief. Ce vase était destiné à la duchesse, qui voulait s'en servir pour boire de l'eau. Son Excellence me commanda aussi une splendide ceinture d'or, enrichie de pierreries, de mascarons et d'une foule d'autres fantaisies de ce genre : ses ordres furent exécutés. De temps en temps le duc venait dans cette galerie, et il prenait beaucoup de plaisir à voir travailler et à causer avec moi. Mes douleurs de reins ayant commencé à se calmer un peu, je me fis apporter de la terre, et, pendant que le duc restait avec nous, je modelai d'après lui une tête beau-
I. Gianpagolo et Domenico Poggini sont cités avec distinction par Vasari. « Le premier, dit-il, auteur d'admirables médailles, alla en Espagne, à la cour du roi Philippe, où il fut le rival de Pompeo Leoni. Le second joint au talent de graveur celui de sculpteur, et imite autant que possible les meilleurs artistes. » Voy. Vasari, t. VIII, p. 169, et t. IX, p. 3o8.
coup plus grande que nature. Ce portrait plut infiniment à Son Excellence. Elle conçut pour moi tant d'amitié, qu'elle me dit qu'elle aurait été enchantée si j'eusse installé mes ateliers dans son palais. Elle ajouta qu'il fallait y chercher un emplacement assez vaste pour établir mes fourneaux et tout ce dont j'avais besoin. Je répondis à Son Excellence que cela était impossible, parce qu'alors mes ouvrages ne seraient pas terminés avant un siècle.
Nouvelles lettres de France.
La duchesse me comblait d'inappréciables démonstrations d'amitié. Elle aurait voulu que je travaillasse pour elle et qu'en conséquence je laissasse de côté et le Persée et tous mes autres ouvrages. Mais, au milieu de ces vaines faveurs, je n'étais pas sans savoir que ma cruelle fortune ne manquerait pas de me jouer quelque mauvais tour. En effet, à chaque instant se présentait à ma mémoire la grosse sottise que j'avais commise en croyant agir sagement dans mes affaires de France. Le roi ne pouvait avaler le violent déplaisir que lui avait causé mon départ. Il désirait cependant que je revinsse près de lui, pourvu toutefois que mon retour s'opérât de façon à contenter son amour-propre. Mais moi, convaincu que la raison était de mon côté, je me refusais à plier, car je craignais que, si je m'abaissais à écrire une humble lettre d'excuses, ces Français n'en conclussent que j'étais