LIVRE SEPTIÈME
coupable et ne regardassent comme vraies les calomnies que Ton avait répandues contre moi. C'est pourquoi je me mettais sur mon quant à moi, et je n'écrivais que sur le ton de maître à compagnon, en homme qui a raison; mes deux traîtres d'élèves en étaient au comble de la joie. Gomnie, dans les lettres que je leur adressais, je me vantais d'avoir trouvé un admirable accueil près d'un prince et d'une princesse, souverains absolus de Florence, ma patrie, ils n'avaient pas plus tôt reçu une de ces missives qu'ils couraient chez le roi et le suppliaient de leur donner mon château. Le roi, qui était merveilleusement bon, ne voulut jamais acquiescer à la téméraire demande de ces fieffés larrons. Il avait commencé à comprendre à quel but aspirait leur malice. Afin de les tenir un peu en haleine et en même temps de m'offrir une occasion de revenir de suite. Sa Majesté me fit écrire en termes un peu sévères par un de ses trésoriers, messer Giuliano Buonaccorsi de Florence. Dans cette lettre on lisait que, si je voulais conserver ma réputation d'honnête homme, après un départ que rien ne motivait, il fallait que )e rendisse compte de tout ce que j'avais fait pour Sa Majesté. Gette lettre me causa un si vif plaisir que, si j'eusse eu à formuler un souhait, je n'aurais demandé rien de plus, rien de moins. Aussitôt je me mis à écrire et je remplis neuf feuilles de grand papier.
Je détaillai minutieusement tous les ouvrages que j'avais exécutés, tous les accidents qu'ils avaient éprouvés et toutes les dépenses qu'ils avaient entraînées. Puis j'énumérai toutes les sommes que m'avaient remises deux notaires et un des trésoriers de Sa Majesté, et je joignis à cette note tous les reçus des fournisseurs et des ouvriers entre les mains de qui ces sommes avaient passé.
J'ajoutai que pas un seul quattrino de cet argent n'était entré dans ma bourse; que, pour prix de mes travaux terminés, je n'avais eu absolument rien, et que je n'avais emporté en Italie que quelques compliments et des promesses royales vraiment dignes de Sa Majesté. « Mes ouvrages, continuai-je, n'ont point eu d'autre rétribution que les appointements que Sa Majesté m'avait fixés pour me sustenter et sur lesquels on me doit encore plus de sept cents écus d'or que j'ai laissés exprès en France afin qu'on me les envoie pour mon retour. Malgré tout cela, comme je ne suis point mû par un sentiment d'avarice, je n'ai qu'à me louer de Sa Majesté très chrétienne, car j'ai appris que des méchants, poussés par l'envie, ont ourdi de noires machinations contre moi. La vérité finit toujours par l'emporter. Bien que j'aie fait pour Sa Majesté beaucoup plus que je ne m'y étais engagé, et bien qu'en retour on ne m'ait pas tenu ce qu'on m'avait promis, je n'ai cependant point d'autre soin au monde que de conserver dans la pensée de Sa Majesté la réputation de loyauté et de probité que j'ai toujours méritée. Si Sa Majesté conservait le moindre doute sur mon intégrité, j'accourrais au moindre signe pour rendre compte de ma conduite, au risque de ma vie. Le peu de cas que l'on a fait de moi m'a seul empêché de retourner offrir mes services, et comme je sais que partout où j'irai je gagnerai toujours mon pain, je ne répondrai que quand on m'appellera. » Ma lettre renfermait une foule de choses dignes de ce glorieux roi et propres à venger mon honneur. Avant d'expédier cette épître, je la montrai à mon duc, qui la lut avec plaisir : puis je l'envoyai de suite en France, au cardinal de Ferrare.