‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 219 sur 275 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Les Poggiai.

A cette époque, Bernardone Baldini, le courtier de pierreries de Son Excellence, apporta de Venise un gros diamant pesant plus de trente-cinq carats. Antonio, fils de Vittorio Landi, était, au même titre que Baldini, intéressé à ce que le duc l'achetât. Ce diamant avait été primitivement taillé en pointe; comme il ne jetait point des feux aussi vifs et aussi nets qu'on devait Tattendre d'une telle pierre, on Tavait étêté, mais, en vérité, il ne faisait bien ni en table ni en pointe. Le duc, qui était grand amateur de pierres précieuses, mais pauvre connaisseur', donna à ce fieffé fripon de Bernardaccio tout lieu d'espérer qu'il le lui achèterait, Bernardaccio désirait tellement avoir seul la gloire de tromper le duc, qu'il ne soufflait mot de l'affaire à son associé Antonio Landi. Ce dernier, qui était mon ami d'enfance, ayant vu combien j'étais familier avec le duc, me tira un jour à part, vers l'heure de midi, au coin du Mercato Nuovo, pour me dire : « Benvenuto, je suis certain que le duc vous montrera un gros diamant qu'il a envie d'acheter; facilitez-en la vente. Je vous confie que je puis le céder pour dix-sept mille écus. Je suis convaincu que le duc demandera votre avis. Si vous voyez qu'il soit bien décidé à acheter le

I. Ces trois derniers mots ont été raturés dans le manuscrit.

diamant, nous ferons en sorte de Ten accommoder. » Cet Antonio paraissait 'avoir tout pouvoir nécessaire pour conclure Taffaire. Je lui promis que, si l'on me montrait le diamant et si l'on me consultait, je dirais franchement ma pensée sans déprécier la pierre.

Ainsi que je Tai noté plus haut, le duc venait chaque jour passer quelques heures dans Tatelier d'orfèvrerie oij je surveillais les travaux des Poggini. Plus d'une semaine s'était écoulée depuis qu'Antonio Landi m'avait parlé, lorsqu'un jour, après dîner. Son Excellence me montra le diamant en question. Je le reconnus de suite aux indications que Landi m'avaient données sur sa forme et sur son poids. Comme ce diamant était d'une eau un peu trouble et que sa pointe avait été abattue, je n'aurais certes jamais conseillé de l'acheter. Cependant, lorsque le duc me le montra, je lui demandai comment il voulait que je lui en parlasse, parce qu'un joaillier a deux façons d'estimer une pierre, suivant qu'elle est achetée ou à acheter. Le duc répondit qu'il avait acheté le diamant, et qu'il désirait seulement savoir ce que j'en pensais. Je ne voulus pas le lui cacher. Il me dit alors de considérer la beauté des facettes et des arêtes. Je lui répliquai que c'était loin d'être aussi beau que Son Excellence l'imaginait, attendu que ce n'était qu'une pointe dtêtée. A ces mots, le duc, reconnaissant que c'était la vérité, fronça les sourcils et me recommanda d'examiner avec soin le diamant et de déclarer la valeur que je lui assignais.

En pensant qu'Antonio Landi me l'avait offert pour dix-sept mille écus, je crus que le duc l'avait eu pour quinze mille au plus ; mais, comme je voyais qu'il prenait mal ma franchise, je résolus de ne pas détruire ses illu-

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sions, et je lui dis en le lui rendant : « Il vous coûte dix-huit mille écus. » A ces mots, le duc poussa une exclamation, en formant avec ses lèvres un O plus grand que la bouche d'un puits. « Maintenant, s'écria-t-il, je crois que tu ne t'y connais pas. — A coup sûr, vous avez tort de croire cela, signor mio, répliquai-je; tâchez de maintenir la réputation de votre diamant, et, de mon côté, je tâcherai de m'y connaître. Veuillez au moins me dire ce que vous l'avez payé, afin que j'apprenne à m'y connaître à la manière de Votre Excellence. — Benvenuto, je l'ai pa3^é plus de vingt-cinq mille écus, » me dit alors le duc en se levant et en souriant d'un air de pitié; et là-dessus il se retira.

Les orfèvres Giampagolo et Domenico Poggini assistaient à cet entretien, ainsi que le brodeur Bacchiacca, qui travaillait dans une salle voisine de la nôtre et qui était accouru au bruit. Je leur dis : « Je n'aurais jamais conseillé au duc d'acheter ce diamant, mais je crois que je le lui aurais eu pour quinze mille écus et même moins, s'il en avait eu envie; car, il y a huit jours, Antonio Landi me l'a proposé pour dix-sept mille écus. Probablement le duc veut faire une réputation à sa pierre. Après l'offre d'Antonio Landi, du diable si Bernardone aurait osé friponner le duc d'une manière si infâme ! » Cela était pourtant la vérité, mais nous ne pouvions le croire, de sorte que nous nous mîmes à rire, sans nous douter de la niaiserie de ce bon duc.

Ignoble complot.

J'ai déjà dit que j'avais préparé la grande figure de la Méduse avec son ossature de fer. Après Tavoir modelée en terre, je la mis au feu, puis je la recouvris de cire et je la terminai comme je l'entendais. Le duc, qui plusieurs fois était venu la voir, aurait voulu que j'appelasse un maître fondeur pour la jeter en bronze, tant il craignait que cette opération ne réussît point entre mes mains.

Le majordome Pier-Francesco Riccio, furieux de ce que Son Excellence vantait sans cesse mon habileté, profita de l'autorité qu'il exerçait sur les bargelli et tous les magistrats de cette malheureuse ville de Florence pour chercher à me tendre un piège où je me rompisse le cou. Chose merveilleuse ! Ce paysan de Prato, notre ennemi, fils d'un tonnelier ignorant fieffé, était pourtant arrivé à posséder cette puissance parce qu'il avait été le sale pédagogue de Cosme de Médicis avant que celui-ci fût duc ! Comme je viens de le dire, il était à la piste de tout ce qui pouvait tourner contre moi ; mais, ayant vu que je ne lui offrais nullement prise, cet ignoble pédant imagina d'aller trouver la mère de mon apprenti (Cencio, qui se nommait la Gambetta, et d'ourdir avec cette misérable prostituée un complot capable de m'épouvanter au point de me forcer à fuir. Ils commencèrent par embaucher le

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