‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 220 sur 275 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

bargello, qui était un Bolonais que le duc chassa plus tard pour avoir trempé dans diverses infamies de ce genre. Puis, un samedi, vers la troisième heure de la nuit, la Gambetta, suivant les instructions de ce vil pédagogue, aussi fou que coquin, se rendit chez moi avec son fils. Elle me dit qu'elle avait tenu cet enfant renfermé pendant plusieurs jours pour empêcher qu'il ne m'arrivât malheur. Je lui répondis qu'elle pouvait se dispenser de le renfermer pour mon compte. Je me mis à rire de sa machination de catin, et je me tournai vers son fils auquel je dis : « Tu sais, Cencio, si j'ai péché avec toi ' ! » Cencio s'écria, en pleurant, que non. Aussitôt sa nière lui dit, en secouant la tête d'un air menaçant : « Ah ! petit ribaud, crois-tu que je ne sais pas comment cela se pratique ? » Puis, s'adressant à moi, elle me demanda de le cacher dans ma maison, parce que le bargello le cherchait et n'oserait le toucher là, tandis que partout ailleurs il l'arrêterait. Je lui répliquai que je ne voulais receler personne dans ma maison, attendu que ma sœur et ses six petites filles y habitaient. Alors elle me dit que le majordome avait donné des ordres précis au bargello, et qu'à coup sûr je serais arrêté, « Mais, ajouta-t-elle, puisque vous refusez de prendre mon fils, remettez-moi cent écus, et vous n'aurez rien à craindre,

I. Dans les éditions qui ont précédé celle de Guglielmo Piatti, au lieu de ces deux dernières phrases, on lit : « Je lui demandai pourquoi elle l'avait tenu enfermé. Elle répondit que, comme il avait péché avec moi, on avait ordonné de nous arrêter tous deux. Aussitôt je lui répliquai presque en colère : « Et comment ai-je péché? demandez-le à cet enfant. » Alors elle interrogea son fils et lui demanda s'il avait péché avec moi. Celui-ci s'écria en pleurant, etc., etc. — Le récit de Cellini, écrit le signor Molini, serait ainsi assurément plus clair. Mais ces mots ne se trouvant point dans le manuscrit autographe, ;il faut croire qu'ils ont été ajoutés par un copiste. »

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car le majordome est mon ami intime; vous pouvez compter que je lui ferai faire tout ce qu'il me plaira, pourvu que vous me donniez cette somme. » Cette impudence m"'enflamma d'une telle fureur, que je m'écriai : « Sors d'ici, infâme prostituée! Si ce n'était par égard pour le monde et pour Tinnocence de ce malheureux enfant, je t'aurais déjà éventrée avec ce poignard sur lequel ma main vient de se porter deux ou trois fois. » En même temps je lui administrai une sévère correction, et je la jetai hors de chez moi ainsi que son fils.

Voyage à Venise.

Après avoir réfléchi à la scélératesse et à la puissance de ce maudit pédagogue, je jugeai que le plus prudent était de reculer devant cette diabolique machination. En conséquence, le lendemain de bonne heure, je confiai à ma sœur des pierreries et divers objets valant deux mille écus environ, puis je montai à cheval et je m'acheminai vers Venise. J'emmenai avec moi Bernardino de Mugello. Dès que j'eus gagné Ferrare, j'écrivis au duc que, bien que j'eusse quitté Florence sans prendre congé de lui, je reviendrais sans être rappelé.

En arrivant à Venise, je ne pus m'empêcher de réfléchir sérieusement à la prodigieuse variété de moyens que ma cruelle fortune employait pour me persécuter; mais, comme je me trouvais encore robuste de corps et d'esprit,

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je résolus de lutter avec elle comme à mon ordinaire. Tout en songeant ainsi à mes affaires, je passais agréablement mon temps dans cette belle et opulente viile. J'allai visiter Titien, ce merveilleux peintre, et notre compatriote Jacopo del Sansovino, vaillant sculpteur et architecte auquel la Seigneurie de Venise donnait un riche traitement et que j'avais connu, dans ma jeunesse, à Rome et à Florence. Ces deux illustres artistes m'accueillirent de la manière la plus gracieuse.

Le lendemain, je rencontrai messcr Lorenzino de Médicis, qui me prit aussitôt par la main et me fit toutes les amitiés imaginables. Nous nous étions connus d'abord à Florence, quand je gravais les monnaies du duc Alexandre, puis à Paris, lorsque j'étais au service du roi. Il demeurait alors chez messer Giuliano Buonaccorsi, et, comme il ne savait oij aller sans courir beaucoup de dangers, il passait presque tout son temps chez nioi à me regarder travailler à mes grands ouvrages. Ce fut à cause de ces anciens rapports qu'il me prit par la main et me mena chez lui, où se trouvait le prieur degli Strozzi', frère du signor Pietro. Tous deux étaient enchantés de me voir; ils me demandèrent combien de temps je comptais rester à Venise, car ils croyaient que j'avais l'intention de regagner la France. Je leur racontai les motifs qui m'avaient engagé à quitter Florence, et je leur dis que je comptais retourner dans deux ou trois Jours au service de mon grand-duc. A ces mots, le prieur et messer Lorenzino me lancèrent des regards si furieux que j'en fus épouvanté. « Tu ferais bien mieux, me dirent-

I. Leone Strozzi, chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem, prieur de Capoue, qui se distingua au service de France. — E. F.

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ils, de retourner en France, où tu es riche et considéré. Si tu vas à Florence, tu perdras tout ce que tu as gagné en France, et tu n^ rencontreras que des dégoûts et des désappointements. » Je ne leur répondis rien, et le lendemain je partis pour Florence, le plus secrètement possible.

Pendant ce temps, le diabolique complot ourdi contre moi avait avorté, car j^avais écrit au duc ce qui m^avait forcé à me rendre à Venise. J'allai le voir sans aucune cérémonie. Il m^accueillit d'abord avec sa réserve et sa sévérité habituelles, mais bientôt il prit un air gracieux et me demanda avec bonté où j'étais allé. Je lui répondis que mon cœur ne s'était jamais éloigné de Son Excellence illustrissime, quoique de puissants motifs m'eussent forcé de promener un peu mon corps à l'aventure. La bonne humeur du duc étant alors revenue, il me questionna sur Venise, et, après une longue causerie, il me recommanda de me mettre à l'ouvrage et de terminer son Persée. Je retournai donc chez moi plein d'une joie qui fut partagée par ma famille, c'est-à-dire par ma sœur et ses six filles.

Je repris mes travaux et je les poussai avec toute l'activité possible.

Le buste de Cosmo I".

Le premier morceau que je jetai en bronze fut le buste colossal de Son Excellence, que j'avais modelé

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