LIVRE SEPTIEME
écoutez-moi, et, puisque vous n'avez pas su ou voulu suivre les instructions que je vous avais données, obéissez-moi, maintenant que me voilà pour présider à mon œuvre. Que pas un ne raisonne, car, dans de telles circonstances, il faut des bras et non des conseils. » Un certain maestro Alessandro Lastricati' me répondit : « Voyez, Benvenuto, vous voulez aborder une entreprise contre toutes les règles de Tart et dont la réussite est impossible. » A ces mots, je me retournai vers lui avec tant de fureur et avec un air qui indiquait si bien que j'étais résolu à faire un mauvais coup qu^Alessandro et tous les autres s'écrièrent à la fois : « Là ! là ! commandez : nous obéirons à tous vos ordres tant qu'il nous restera un souffle de vie. » Je crois qu'ils me dirent ces bonnes paroles parce qu'ils pensaient que j'allais bientôt tomber mort.
Je courus sur-le-champ à mon fourneau, et je vis que le métal s'était tout coagulé et, pour me servir d'un terme de fonderie, avait formé un gâteau. J'envoyai deux manœuvres chercher en face, dans la maison du boucher Capretta, une pile de bois de jeunes chênes qui étaient sciés depuis plus d'un an et que madonna Ginevra, femme dudit Capretta, m'avait offerts. Aussitôt que les premières brassées m'eurent été apportées, j'en remplis la fournaise. Comme le chêne produit un feu plus violent que toute autre espèce de bois (on emploie le peuplier et le pin pour couler l'artillerie, qui réclame une chaleur plus douce), il arriva que mon gâteau commença à se liquéfier et à
I. Cet Alessandro Lastricati est probablement parent du sculpteur et fondeur Zanobi Lastricati, lequel présida à la cérémonie des obsèques de Michel-Ange. — Voyez Vasari. Vie de Michel- Ange, t. V, p. 23q et 237.
ctincclcr des qu'il eut commencé à sentir ce feu infernal. En même temps je fis ouvrir les canaux et j'envoyai sur le toit quelques-uns de mes gens pour éteindre le feu que les flammes du fourneau y avaient allumé de plus belle. Du côté du jardin j'avais fait placer des planches et tendre des tapis et des toiles qui me garantissaient de la pluie. J'eus bientôt remédié à tous ces accidents. De ma plus grosse voix je criais à mes hommes : « Apportez-moi ceci, ôtez-moi cela; « et toute cette brigade, voyant que le gâteau commençait à se liquéfier, m'obéissait de si bon cœur que chaque ouvrier faisait la besogne de trois. Alors je fis prendre un demi-pain d'étain qui pesait environ soixante livres, et je le jetai dans le fourneau sur le gâteau, qui, grâce au chêne qui le chauffait en dessous et aux leviers avec lesquels nous l'attaquions en dessus, ne tarda pas à devenir liquide. Quand je vis que, contre Tattente de tous ces ignorants, j'avais ressuscité un mort, je repris tant de force qu'il me semblait n'avoir plus ni fièvre ni crainte de la mort. Tout à coup une détonation frappa nos oreilles, et une flamme semblable à un éclair brilla à nos yeux. Une indicible terreur s'empara de chacun et de moi plus que des autres. Dès que ce fracas fut passé et cette clarté éteinte, nous nous regardâmes les uns les autres. Bientôt nous nous aperçûmes que le couvercle de la fournaise avait éclaté et que le bronze débordait. J'ordonnai d'ouvrir de suite la bouche de mon moule et en même temps de frapper sur les deux tampons.
Ayant remarqué que le métal ne courait pas avec la rapidité qui lui est habituelle, je pensai qu'il fallait peutêtre attribuer sa lenteur à ce que la violence du feu auquel je l'avais soumis avait consumé l'alliage. Je fis
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nlors prendre tous mes plats, mes écuclles et mes assiettes d'étain, qui étaient au nombre d'environ deux cents; j'en mis une partie dans mes canaux et je jetai l'autre dans le fourneau. Mes ouvriers, voyant que le bronze était devenu parfaitement liquide et que le moule s'emplissait, m'aidaient et m'obéissaient avec autant de joie que de courage. Tout en leur commandant tantôt une chose, tantôt une autre, je disais : « Béni sois-tu, ô mon Dieu ! qui par ta toute-puissance ressuscitas d'entre les morts et montas glorieusement au ciel ! » A l'instant mon moule s'emplit. Je tombai à genoux et je remerciai le Seigneur de toute mon àme. Puis, ayant aperçu un plat de salade qui était là sur un mauvais petit banc, j'en mangeai de grand appétit et je bus avec tous mes hommes. Ensuite, comme il était deux heures avant le jour, j'allai jo3^eux et bien mieux portant me fourrer dans mon lit, où je me reposai aussi tranquillement que si je n'eusse jamais été le moins du monde indisposé. Pendant ce temps, ma bonne servante, sans que je lui eusse rien dit, m'avait préparé un petit chapon bien gras; de sorte que, quand je me levai vers l'heure du dîner, elle accourut gaiement près de moi en me disant : « Est-ce donc là cet homme qui se sentait mourir ? En vérité, je crois que ces coups de poing et ces coups de pied que, dans votre fureur diabolique, vous nous avez administrés la nuit passée, auront épouvanté la fièvre, qui se sera enfuie de peur d'en recevoir autant. » Tous mes braves gens, qui étaient remis de leur frayeur et de leurs fatigues, coururent alors acheter, en remplacement de ma vaisselle d'étain, des plats et des assiettes de terre dans lesquels nous dinâmes joyeusement. Je ne me souviens pas d'avoir de ma vie mangé avec plus d'appétit et de gaieté.
Après le dîner, tous ceux qui m'avaient aidé vinrent me trouver. Ils se félicitaient et remerciaient Dieu de ce qui était arrivé. Ils disaient qu'ils avaient appris et vu faire des choses que tous les autres maîtres tenaient pour impossibles. Démon côté, je n'étais pas sans être un peu fier de Thabileté que j'avais 'déployée. Enfin, je mis la main à la poche, je payai et contentai tout mon monde.
Mon mortel ennemi, le maudit messer Pier Francesco Riccio, le majordome du duc, avait le plus vif désir de savoir comment l'affaire s'était passée. Les deux traîtres que je soupçonnais d'avoir amené mon métal à Tétat de gâteau lui dirent que je n'étais pas un homme, mais plutôt le grand diable en personne, attendu que j'avais obtenu des résultats que l'art seul ne pouvait produire, et que j'avais accompli une foule de choses trop difficiles pour un simple démon. Comme ils avaient beaucoup amplifié ce qui était arrivé, sans doute afin de s'excuser de leur insuccès, le majordome, en écrivant au duc, qui était alors à Pise, se jeta de son côté dans des exagérations encore plus terribles et plus merveilleuses.
Réussite de la fonte.
Après avoir laissé refroidir le bronze pendant deux jours, je commençai à le découvrir peu à peu. Je trouvai d'abord que la tête de la Méduse était parfaitement venue, grâce aux évents, et, comme je l'avais annoncé au duc, parce que le feu de sa nature tend à s'élever. En conti-