‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 239 sur 275 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

vcrsntioii, qif il se montra d'une gaieté que Je ne lui avais encore jamais soupçonnée. Sur ces entrefaites, un de ses secrétaires entra et lui parla à Toreille, probablement de quelque affaire fort importante, car Son Excellence se leva sur-le-champ et passa avec lui dans une autre salle. Un instant auparavant, la duchesse avait envoyé voir ce que faisait Son Excellence. Le page lui apprit que le duc causait et riait avec moi, et qu'il était de la meilleure humeur du monde. Elle accourut aussitôt dans le garde-meuble, mais elle n'y trouva plus le duc. Elle s'assit alors près de nous, nous regarda travailler pendant quelque temps, puis se tourna gracieusement vers moi et me montra un collier de grosses perles vraiment très rares, en me demandant ce que j'en pensais. Je lui dis qu'il était fort beau. « Je veux, reprit-elle, que le duc me l'achète : ainsi, Benvenuto mio, vante-lelui autant que possible. » A ces mots, je voulus être franc, et je dis à la duchesse, avec tout le respect imaginable. « Signora mia, je croyais qu'il appartenait à Votre Excellence. Maintenant que je sais qu'il en est autrement, je suis forcé de vous révéler de ces choses que les lois de la bienséance m'avaient commandé de vous taire. Je dirai donc que l'expérience que m'a donnée ma profession me montre dans ces perles de si nombreux défauts, que je ne conseillerai jamais à Votre Excellence de les acheter. — Le marchand, répliqua-t-elle, me le cède pour six mille écus; elles en vaudraient plus de douze mille, si elles n'avaient point ces petits défauts. — Quand même ce collier serait parfait, lui répondis-je, je n'engagerais jamais personne à le payer cinq mille écus; car les perles ne sont pas des pierres fines; ces perles ne sont que des os de poisson qui s'usent au bout d'un

certain temps. Les diamants, les rubis, les émeraudes et les saphirs, au contraire, ne vieillissent jamais; voilà les quatre véritables pierres fines. C'est là ce qu'il faut acheter. » La duchesse me dit alors, non sans quelque dépit : J'ai envie de ces perles et je te prie de les porter au duc et de les lui vanter autant que tu pourras; et, s'il est nécessaire que tu fasses quelques petits mensonges, ne les épargne pas pour me rendre service, tu t'en trouveras bien. » J'ai toujours eu la vérité en amour et le mensonge en haine, mais force me fut d'accepter cette mission pour ne point perdre les bonnes grâces dune si grande princesse. Je pris donc ces maudites perles, bien à contre-cœur, et j'entrai dans la salle où le duc s'était retiré. Dès qu'il m'aperçut, il me dit : « Quel sujet t'amène ici, Benvenuto? — Signor, répondis-jc en lui présentant les perles, je viens vous montrer un magnifique collier vraiment digne de Votre Excellence. Je ne crois pas qu'on puisse jamais rassembler quatre-vingts perles qui produisent plus d'effet; ainsi, achetez-les, signor, car elles sont admirables. — Je n'en veux pas, s'écria le duc aussitôt; elles sont loin d'être aussi belles que tu le prétends; je les ai vues, elles ne me plaisent pas. — Pardonnez-moi, signor, repris-je alors, ces perles surpassent toutes celles qui furent jamais employées à former un collier. » La duchesse s'était levée et placée derrière une porte, d'où elle entendait tout ce que je disais. Lorsque j'eus insisté mille fois plus que je ne l'indique ici, le duc me dit avec douceur : « Benvenuto, je sais que tu es un excellent connaisseur; si ces perles étaient ici rares que tu l'affirmes, je n'hésiterais pas à les acheter pour plaire à la duchesse, et, en outre, parce que j'en ai besoin pour mes ,fils et mes filles. »

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