LIVRE HUITIEME
Comme j'avais tant fait que de commencer à débiter ce mensonge, je m'engageai dans cette voie avec encore plus d'audace, en ayant soin de donner à mes assertions le plus de vraisemblance possible, afin que le duc y ajoutât loi et dans l'espoir que la duchesse me protégerait en temps et lieu. Elle m'avait averti que j'aurais deux cents ducats si le marché se concluait; mais j'étais résolu à ne pas accepter un sou, pour ne point autoriser le duc à penser que j'avais agi par cupidité. « Je sais que tu t'y connais parfaitement, me répéta-t-il du ton le plus aflable; il faut donc que tu me dises la vérité, si tu es honnête homme, ainsi que je l'ai toujours pensé. » A ces mots, je rougis et mes yeux s'humectèrent de larmes. « Signor mio, m'écriai-je, si je dis la vérité à Votre Excellence^ la duchesse me vouera une haine mortelle, et je serai forcé de quitter Florence et d'abandonner mon Persée, que j'ai promis à cette noble école. Mes ennemis ne manqueront pas de me bafouer. Je me recommande donc à Votre Excellence. » Le duc a3^ant alors reconnu que j'avais été contraint de parler comme je l'avais fait, me répondit : « Si tu as confiance en moi, ne crains rien au monde. — Hélas! signor mio, lui répliquai-je, comment sera-t-il possible que la duchesse ne le sache point? » Aussitôt le duc me dit, en levant solennellement la main : « Tu peux compter que le secret sera aussi bien gardé que s'il était renfermé dans une cassette de diamant. » Fort de cette promesse, je lui confessai de suite tout ce que je pensais de ces perles, et je lui déclarai qu'elles ne valaient guère plus de deux mille écus. La duchesse, ne nous entendant plus parler, car nous avions baissé la voix autant que possible, entra en disant : « Signor mio, je supplie Votre Excellence de
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m'acheter ce collier, j'en ai la plus grande envie, et votre Benvenuto m'a assuré qu'il n'en avait jamais vu de plus beau. — Je ne veux pas Tacheter, répondit le duc. — Et pourquoi Votre Excellence se refuse-t-elle à me faire ce plaisir? — Parce qu'il ne me convient pas de jeter l'argent au vent, — Comment, jeter l'argent au vent! reprit la duchesse ; mais votre Benvenuto, en qui vous avez à bon droit tant de confiance, m'a dit qu'il était de trois mille écus trop bon marché. — Signora, répliqua le duc, mon Benvenuto m'a dit à moi que, si je l'achetais, ce serait autant d'argent perdu. En effet, ces perles ne sont ni rondes, ni pareilles, il 3' en a même beaucoup de vieilles : pour vous en convaincre, voyez celle-ci, voyez celle-là, regardez cette autre. Bref, ce n'est pas ce qu'il me faut. » A ces mots, la duchesse me lança un regard terrible et se retira en me faisant avec la tête un geste menaçant.
Je fus grandement tenté de m'en aller à la grâce de Dieu et de quitter l'Italie; mais, comme mon Persée était presque terminé, je ne voulus pas m'exposer à le perdre. Que l'on juge de la cruelle position où je me trouvais! Le duc avait ordonné devant moi à ses huissiers de me laisser toujours pénétrer jusqu'à lui dans ses appartements; et, d'un autre côté, la duchesse leur avait enjoint de me renvoyer chaque fois que je me présenterais au palais. Aussi, dès que j'arrivais, ils quittaient les portes confiées à leur garde et m'éconduisaient en tachant que le duc ne s'aperçût de rien ; car, lorsqu'il me vo3'^ait avant ces misérables, il m'appelait en me faisant signe d'entrer.
La duchesse envoya chercher le courtier Bernardone. Bien qu'elle se fût plainte énergiquement à moi-même
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de la bassesse et de la scélératesse de cet homme, elle lui recommanda de mener à iin TalTaire des perles. « Fie/vous à moi, signora mia, » lui dit ce ribaud ; et il se rendit chez le duc avec le collier en main. Dès que le duc le vit, il lui enjoignit de se retirer. Alors ce mauvais drôle, avec sa vilaine voix qui sortait de son gros ne/, d'àne, se mit à dire : « Ah! signor mio, achetez ce collier pour cette pauvre signora qui en meurt d'envie. " Il ajouta une foule de sots propos et finit par fatiguer le duc, qui lui dit : « Allons, va-f en, ou bien fais le bouffi. » L'infâme gredin n'eut garde d'hésiter, car il savait que si, en se gonflant les joues et en chantant la Bella Franceschina\ il pouvait déterminer le duca conclure le marché, il y gagnerait les bonnes grâces de la duchesse, et, en outre, un courtage de quelques centaines d'écus. Il se gonfla donc les joues, et le duc lui appliqua sur son vilain moufle quelques bons soufflets un peu plus rudes que de coutume, afin qu'il décampât. Ces vigoureuses gourmades rendirent écarlates les grosses joues de Bernardone et lui tirèrent les larmes des yeux; mais cela ne l'empêcha pas de s'écrier : « Vous le voyez, signor ! votre fidèle serviteur ne recule devant rien, et s'estime heureux de tout souffrir, pourvu que cette pauvre duchesse soit contente. » Alors le duc, pour se débarrasser de ce gueux fieffé ou pour le récompenser de ses soufflets, ou par amour de la duchesse, à laquelle il chercha toujours à complaire, lui dit : « Que le diable t'emporte ! va-t'en et achète le collier; je consens à tout ce que désire la duchesse. » La mauvaise fortune s'acharna-t-elle jamais avec plu s de rage à persécuter un pauvre homme? Favo-