‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 251 sur 275 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

Passage de Camaldoli.

Je partis de Florence en chantant des psaumes et des hymnes en l'honneur et la gloire de Dieu, ce que je continuai de faire pendant tout le voyage, qui me récréa beaucoup, car nous avions un magnifique temps d'été, et, de plus, le pays, que je ne connaissais point encore, était d'une beauté ravissante.

J'avais pris pour guide un de mes ouvriers, nommé Cesare. Ce jeune homme était de Bagno. Son père et toute sa famille m'accueillirent de la manière la plus cordiale. Il avait pour oncle un bon vieillard âgé de plus de soixante-dix ans, qui était médecin et chirurgien, et qui même s'occupait un peu d'alchimie. Ce brave homme me montra qu'il y avait des mines d'or et d'argent dans les environs de Bagno, et il me mena voir une foule de choses remarquables que renferme le pays, de sorte que le temps s'écoula pour moi fort agréablement. Lorsque ce vieillard se fut familiarisé avec moi, il me dit un jour : «Je veux vous communiquer une observation que j'ai faite, et qui, je crois, ne sera pas sans utilité, si Son Excellence veut nous prêter l'oreille. Voici ce que c'est : près de Camaldoli, il y a un passage si peu défendu, que Piero Strozzi pourrait non seulement le traverser sans péril, mais encore s'emparer de Poppi sans coup férir. » Le bon vieillard ne se borna pas à prouver la vérité de

SCS assertions par de simples paroles, il tira de son escarcelle une feuille de papier sur laquelle il avait tracé le plan du pays, de telle façon que Ton reconnaissait de la manière la plus évidente le péril qu'il signalait. Je pris ce dessin; je partis immédiatement de Bagno et je retournai à Florence avec toute la célérité imaginable par la route du pré Magno et par San-Francesco-della-Vernia. A mon arrivée, je me contentai d'ôter mes bottes et je me dirigeai aussitôt vers le palais. Quand je fus près de Tabbaye, je rencontrai le duc qui venait du côté du palais du podestat. A ma vue, il montra beaucoup de satisfaction mêlée d'un peu d'étonnement. « Eh! me dit-il, je ne t'attendais pas avant huit jours; pourquoi es-tu revenu sitôt? — Uniquement pour le service de Votre Excellence, lui répondis-je, car je serais resté volontiers encore quelques jours dans ce beau pays. — Eh bien! quelles bonnes nouvelles m'apportes-tu ? reprit-il. — Signore, lui dis-je, j'ai à vous communiquer des choses de la plus haute importance. » Là-dessus, il m'emmena avec lui au palais et il m'introduisit secrètem'^nt dans une chambre Oli nous nous enfermâmes seuls. Alors je m'expliquai et je lui montrai le petit dessin que j'avais apporté. Il sembla l'examiner avec beaucoup d'intérêt. Je lui dis qu'il fallait promptement remédier au danger. Après un moment d'hésitation, il me répondit: «Sache qu'il a été convenu entre le duc d'Urbin' et moi qu'il veillerait sur ce passage; mais garde le silence là-dessus. » Il m'accabla ensuite de démonstrations d'amitié, et je retournai chez moi.

I. Guidubaldo della Rovere, qui avait été capitaine général des Vénitiens et qui en i554 commandait les troupes du pape. — E. F.

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