LIVRE HUITIÈME. b-jS
d'une maniere aussi humble, j'avais agi pour le mieux, mais révénement prouva le contraire; car la duchesse avait du bon dans le caractère, et, malgré le ressentiment qu'elle nourrissait contre moi, elle aurait généreusement traité mon alTaire.
Arbitrage de Girolamo degli Albizi.
A cette époque, j'étais très intimement lié avec Girolamo degli Albizi, commissaire des milices de Son Excellence. « Benvenuto, me dit-il un jour, il serait pourtant convenable d'arranger le différend que tu as avec le duc. Si tu avais confiance en moi, je me ferais fort de le mener à bonne fin, et je sais ce que je dis. Le duc commence à se fâcher sérieusement : tu t'en trouveras très mal. Que cela te suffise : je ne puis m'expliquer davantage. » Peu de temps après mon entretien avec la duchesse, quelqu'un m'avait assuré, peut-être par malice, que le duc avait dit : « Pour moins de deux quattrini, j'enverrai le Persée au diable, ce qui terminera toutes ces contestations. » Dans la crainte que cela n'arrivcàt, Je déclarai à Girolamo degli Albizi que je me remettais entre ses mains et que j'approuvais tout ce qu'il ferait, pourvu que je ne perdisse point les bonnes grâces du duc. Ce galant homme s'entendait parfaitement à conduire les soldats et surtout les milices; mais il n'avait aucun goût pour la sculpture, et par conséquent ne s'y connaissait
pas le moins du monde. «Signore, dit-il au duc, Benvenuto m'a abandonné le soin de son affaire et m'a prié de le recommander à Son Excellence. — Et moi aussi, lui répondit le duc, je vous accepte pour arbitre et je me soumets d'avance à votre décision. » En conséquence, Girolamo composa un mémoire fort adroit oij, tout en exaltant mon mérite, il décidait que le duc me donnerait seulement trois mille cinq cents écus d'or, qu'il considérait non comme le prix de mon beau travail, mais comme une faible récompense. Il ajouta que, du reste, je me contentais de cette somme, et beaucoup d'autres choses qui toutes arrivèrent à la même conclusion. Le duc souscrivit ce compromis avec autant de plaisir que j'en éprouvai de mécontentement. Lorsque la duchesse apprit cela, elle s'écria : « Il aurait bien mieux valu pour lui qu'il s'en fût rapporté à moi; je lui aurais fait donner cinq mille écus d'or. » Un jour que je me trouvais au palais, elle répéta ces mêmes paroles devant moi et en présence de messer Alamanno Salviati. Puis elle se moqua de moi et me dit que je méritais bien tout le mal qui m'était arrivé. Le duc enjoignit que l'on me remît cent écus d'or par mois, jusqu'à complet acquittement de la somme qui m'avait été attribuée. Messer Antonio de' Nobili, qui avait été chargé de cette commission, me pa3^a exactement pendant quelques mois; mais ensuite il ne me donna plus que cinquante écus, puis vingt-cinq, et enfin rien du tout. Quand je vis qu'on me traînait ainsi en longueur, je priai poliment messer Antonio de m'apprendre pourquoi on ne finissait point de me payer. Il me répondit avec douceur, en montrant toutefois un peu trop ce qu'il était. On va en juger. Il m'assura d'abord qu'il avait discontinué de me payer à cause de la pénurie