‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 255 sur 275 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

d'argent où se trouvait le palais, et qu'aussitôt qu'il en recevrait, il songerait à moi; puis il ajouta : «O ciel! si je ne te paj'^ais pas, je serais un grand fripon. » Ces paroles ne laissèrent pas de m'ctonner; j'en augurai cependant qu'il me payerait dès qu'il le pourrait; mais il n'en fut point ainsi. Ayant enfin découvert qu'il se jouait de moi, j'entrai en colère, je le traitai rudement et je lui rappelai ce qu'il m'avait dit lui-même qu'il serait, s'il ne me payait pas. Sur ces entrefaites, il vint à mourir, et aujourd'hui que l'année i566 est près de finir, je suis encore créancier de cinq cents écus d'or. On me devait, en outre, une partie de mes appointements, sur laquelle je ne comptais plus, car elle était arriérée depuis trois ans environ; mais le duc ayant été attaqué d'une grave maladie qui, pendant quarante-huit heures, l'empêcha d'uriner, et ayant vu que les médecins n'y pouvaient rien, eut recours à Dieu et voulut que l'on payât tous les appointements échus. Je fus donc payé comme les autres, mais je ne reçus point le reste de ce qui m'était dû pour le Persée.

XGVII

Cruel désappointement. — Querelle du duc Cosme et de Benvenuto

J'étais presque décidé à ne plus rien dire ici de cette malheureuse statue; mais une particularité des plus remarquables que je tiens à ne point passer sous silence me force à y revenir; et, pour ce faire, il faut que je retourne un peu en arrière. On se souvient que je pensais

agir pour le mieux quand je dis à la duchesse que je ne pouvais mettre en compromis ce qui ne m'appartenait plus, puisque je m'étais engagé vis-à-vis du duc à me contenter de ce qu'il me donnerait. J'espérais qu'en parlant ainsi je reconquerrais les bonnes grâces du duc, et que par cette humilité j'apaiserais la grande colère qu'il m'avait témoignée quelques jours avant l'arbitrage d'Albizi, parce que je m'étais plaint de quelques affreux brigandages dont me rendaient victime mcsser Alfonso Quistello, le fiscal messer Jacopo Polverino, et surtout ser Giovanbatista Bandini, de Volterra. La vivacité avec laquelle je m'étais exprimé l'avait irrité à un point inimaginable. « Cette affaire, s'était-il écrié avec fureur, est comme celle de ton Persée, dont tu as demandé dix mille écus. Tu te laisses aveugler par l'intérêt. Je ferai donc estimer la statue et je te la payerai ce qu'elle vaut. » Je lui répliquai avec une hardiesse et une raideur qui ne sont point de mise avec les grands seigneurs. « Comment sera-t-il possible, lui dis-je, que mon ouvrage soit estimé ce qu'il vaut, quand aujourd'hui il n'y a pas à Florence un seul homme en état d'en faire autant? » A ces mots, sa fureur redoubla, et, entre autres choses que lui dicta sa colère, il me dit : « Eh bien ! moi, je connais à Florence un homme capable d'en faire autant, et qui, par conséquent, saura très bien estimer ton travail.» Il voulait parler du Bandinelli, chevalier de Saint-Jacques. «Signore, lui ripostai-je alors. Votre Excellence m'a mis à même d'exécuter un grand et difficile travail qui a été admiré plus qu'aucun autre ne l'a jamais été dans notre divine école. Ce qui me rend fier surtout, ce sont les éloges de ces gens d'élite qui s'y connaissent et qui appartiennent à l'art, comme le peintre Bronzino. Ce vaillant homme a

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