LIVRE HUITIÈME
vis de si bonnes raisons pour la lui montrer sous son véritable jour, que je lui prouvai qu'il aurait dépensé en pure perte des sommes énormes. Enfin je réussis à le calmer en lui disant que, sMl ne lui convenait point que je fisse la porte de Santa-Maria-del-Fiore, il était de toute nécessité d'élever deux chaires dans le chœur de cette église; que ce seraient deux monuments importants dont il pourrait tirer honneur. J'ajoutai que je les couvrirais de bas-reliefs en bronze et de nombreux ornements. Alors le duc se rasséréna complètement et m'ordonna de m'occuper sur-le-champ des modèles. J'en fis plusieurs, qui me coûtèrent beaucoup de peine, et entre autres un à huit pans auquel je consacrai un soin tout particulier. Ce dernier me semblait être celui qui répondait le mieux à sa destination. A diverses reprises je portai au palais tous mes modèles sans obtenir audience; enfin le duc chargea le maître de sa garde-robe, messer Cesari, de me dire de les laisser. Puis, après les avoir examinés, il choisit le moins beau. Un jour qu'il m'avait envoyé chercher, je lui dis et je lui démontrai par une foule d'arguments que le modèle à huit pans était le plus commode et le plus beau. Il me répondit qu'il aimait mieux qu'il fûtquadrangulaire. La conversation ayant continué sur un ton paisible, je ne manquai pas de dire, dans l'intérêt de l'art, tout ce que je pus trouver; mais, bien que le duc eût reconnu que j'avais raison, comme il voulait n'agir qu'à sa tête, il resta longtemps sans aborder de nouveau ce sujet.
Le bloc de marbre et le Neptune.
C'est vers cette époque que le gros bloc de marbre duquel on tira le Neptune de la place fut embarqué sur TArno. On le mena ensuite par la Grieve jusqu'à la route de Poggio-a-Caiano, qui offrait le plus de facilité pour le transporter à Florence.
Dès que je l'eus examiné, je le mesurai dans tous les sens, puis je retournai à Florence, oia j'exécutai plusieurs petits modèles, bien que je susse que, grâce à la protection de la duchesse, il était destiné au chevalier Bandinelli. J'agis ainsi non par envie contre cet homme, mais par compassion pour ce malheureux et admirable marbre. Notons ici, en passant, que les efforts que Ton fait pour arracher une chose à un mauvais destin qui la menace n'aboutissent presque toujours qu'à empirer son sort. C'est ce qui advint à ce bloc, qui n'échappa aux mains de Baccio que pour tomber entre celles de Bartolommeo Ammannato, comme nous le raconterons en son lieu.
Lorsque j'eus achevé mes petits modèles, je me rendis à Poggio-a-Caiano, oia étaient alors le duc, la duchesse et le prince, leur fils. Je les trouvai tous à table. Le duc et la duchesse mangeaient à part, de sorte que je pus parler tête-à-tête avec le prince. Nous causions depuis longtemps quand le duc, qui était dans une salle voisine d'où il m'entendait, daigna m'envoyer chercher.