‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 260 sur 275 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

Dès que je fus en présence de Leurs Excellences, la duchesse m'adressa la parole avec beaucoup d'affabilité. Peu à peu j'amenai la conversation sur le magnifique marbre que j'avais vu. Je dis que nos ancêtres n'étaient parvenus à rendre notre école aussi illustre qu'en faisant concourir les artistes entre eux. « C'est à cette noble coutume, ajoutai-je, que nous devons notre admirable coupole, les superbes portes de San-Giovanni, et tant de statues et de temples splendides qui entourent notre ville d'une telle auréole de gloire, que depuis les anciens elle n'a jamais eu de rivale au monde. » La duchesse me répondit aussitôt, d'un ton irrité, qu'elle comprenait parfaitement oii je voulais en venir et qu'elle me défendait de jamais parler en sa présence du bloc de marbre, sous peine de lui déplaire. « Ainsi donc, répliquai-je, je déplais à Vos Excellences en prenant à cœur leurs intérêts et en ne négligeant rien pour qu'elles soient mieux servies! Quoique vous ayez résolu à l'avance d'adjuger le bloc au Bandinelli, si vous permettez à tout artiste d'exécuter un modèle pour le Neptune, n'en résultera-t-il pas que Baccio, par amour-propre, voudra produire une oeuvre remarquable et se livrera à des efforts devant lesquels il reculerait s'il n'avait point de concurrents ? De cette façon vous serez mieux servis, vous ne découragerez pas cette noble école; vous verrez qui possède le plus beau st3de, et vous montrerez que vous aimez l'art et que vous vous y connaissez. » La duchesse me répondit avec colère que je l'ennuyais et qu'elle voulait que le Bandinelli eût le marbre. « Demande plutôt au duc, ajouta-t-elle, si Son Excellence n'est pas aussi de cet avis ?» Le duc, qui jusqu'alors avait gardé le silence, s'écria : « Voilà vingt ans que j'ai fait extraire de la carrière ce

bloc pour le Bandinelli, j'entends donc qu'il lui appartienne. — Signor mio, repartis-je aussitôt, je supplie Votre Excellence de me permettre de lui dire quatre mots dans son intérêt. — Dis tout ce que tu voudras, me répondit le duc, je t'écouterai, » Alors je m'exprimai ainsi : « Sachez, signor mio, que le bloc de marbre dont le Bandinelli s'est servi pour sculpter Hercule et Cacus était d'abord destiné à l'admirable Michel-Ange Buonarroti, qui avait exécuté tout exprès un modèle représentant Samson et quatre autres personnages. Ce groupe assurément aurait été le plus beau du monde. Au lieu de cela, votre Bandinelli n'a produit que deux figures mal bâties et toutes rapetassées, si bien qu'encore aujourd'hui notre école déplore l'injure qui a été faite à ce beau marbre. Plus de mille sonnets, je crois, ont été affichés à la honte de ce détestable ouvrage; je suis sûr que Votre Excellence s'en souvient; mais s'il s'est rencontré des gens assez ignares pour enlever ce beau marbre à Michel- Ange et le donner au Bandinelli, qui l'a gâté, comme on le voit, vous, mon illustre seigneur, souflfrirez-vous jamais que ce nouveau bloc, qui est encore plus beau que le premier, soit également déshonoré par lui, tandis que vous pourriez l'allouer à un homme de talent qui en tirerait bon parti ? Ordonnez, signor mio, que tout artiste soit libre de concourir et que tous les modèles soient ensuite mis sous les yeux de l'école. Vous connaîtrez ce qu'elle en pense et l'esprit judicieux de Votre Excellence saura bien discerner le meilleur morceau. Ainsi vous ne jetterez pas votre argent par les fenêtres, et vous ne détruirez point la noble émulation de notre admirable école, qui aujourd'hui est unique au monde et sur qui repose toute la gloire de Votre Excellence. » Après

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