‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 261 sur 275 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

m'avoir écouté avec bonté, le duc se leva de table en me disant : « Va, Benvenuto mio, fais-moi un modèle et gagne ce beau marbre : je reconnais que tu m'as dit la vérité. » La duchesse, outrée de dépit, me menaça de la tête en murmurant je ne sais quoi. Là-dessus, je tirai ma révérence et je retournai à Florence en toute hâte, car je brûlais du désir de commencer le modèle.

Les modèles du Neptune.

Quand le duc revint à Florence, il se rendit chez moi, sans m'avoir prévenu. Je lui montrai deux petits modèles complètement différents Tun et l'autre. Il les loua tous les deux, en ajoutant néanmoins qu'il y en avait un qu'il préférait, et que, si je le finissais avec soin, j'aurais lieu de m'en féliciter. Son Excellence, qui avait vu les modèles du Bandinelli et de mes autres concurrents, trouva les miens beaucoup plus beaux, si je dois en croire plusieurs de ses courtisans qui m'assurèrent le lui avoir entendu dire. Mais voici une circonstance qui me semble mériter de n'être point passée sous silence. Le cardinal Santa- Fiore, étant venu de Rome à Florence et ayant rencontré sur la route de Poggio-a-Caiano, où Son Excellence le conduisait, le bloc de marbre en question, l'admira beaucoup et demanda à qui on le destinait. « A mon Benvenuto, qui m'a fait un rpagnifique modèle, » lui répondit le duc.

Cela me fut rapporté par des personnes dignes de foi et m'enhardit à aller trouver la duchesse. Je lui offris quelques petites bagatelles de ma façon qui lui plurent extrêmement. Elle me demanda ensuite de quoi )'étais occupé, a Signora, lui répondis-je, j'ai entrepris pour mon amusement un des ouvrages les plus difficiles qu'il y ait au monde. C'est un Christ, grand comme nature, en marbre blanc, posé sur une croix de marbre noir. » La duchesse ayant désiré savoir ce que je voulais en faire, je lui dis : « Sachez, duchesse, que je ne le donnerais pas pour deux mille ducats d'or, car jamais travail n'a coûté tant de peine à un homme, et je ne me serais jamais engagé à l'entreprendre pour quelque prince que ce fût, de peur de ne pas m'en tirer à mon honneur. J'ai acheté les marbres de mon propre argent, j'ai eu à mes gages pendant deux ans un ouvrier pour m'aider, de sorte que, tant en marbre qu'en outils et en frais de main-d'œuvre, ce crucifix me coûte plus de trois cents écus : aussi, je le répète, ne le céderais-je pas pour deux mille ducats d'or. Mais j'en ferai volontiers présent à Votre Excellence, si elle daigne m'accorder une grâce, très licite, du reste, car je me borne à supplier Votre Excellence de vouloir bien rester neutre dans le concours que le duc a ouvert pour le grand bloc de marbre du Neptune. « Ainsi donc, répliqua la duchesse indignée, tu ne fais aucun cas de ma faveur ou de ma défaveur: — Bien loin de là, signora, m'écriai-je, si cela était, pourquoi vous offrirais-je une chose que j'estime deux mille ducats? Seulement, les pénibles et sévères études auxquelles je me suis livré me donnent tant de confiance, que je me flatte de remporter le prix, lors même que j'aurais à le disputer au grand Michel-Ange Buonarroti, à qui je suis

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