LIVRE HUITIKME
redevable de tout ce que je sais. Combien ne serais-jc pas plus heureux si, au lieu de tous ces ignorants, je voyais entrer dans la lice cet homme dont la science est universelle! Avec un si grand maître il n'y a qu'à gagner, tandis qu'avec les autres il n^ a qu'à perdre. » Quand j'eus achevé ces mots, la duchesse se leva sans que sa colère fût calmée, et je m'en retournai à mon modèle, auquel je travaillai avec toute l'activité possible.
Dès que je l'eus terminé, le duc vint le voir. Deux ambassadeurs, celui du duc de Florence et celui de la seigneurie de Lucques, l'accompagnaient. Mon modèle plut tellement à Son Excellence, qu'elle s'écria : « En vérité. Benvenuto mérite bien le marbre ! » Alors les éloges ne me furent point épargnés par les deux ambassadeurs, surtout par celui de Lucques, qui était un savant docteur. Je me tins un peu à l'écart, afin qu'ils pussent parler en toute liberté; mais, lorsque j'entendis leurs compliments, je m'avançai et dis au duc : « Signor mio, vous devriez adopter une mesure encore meilleure que la première. Elle consisterait à ordonner à chaque concurrent d'exécuter en terre un modèle exactement de la dimension du bloc de marbre; par ce moyen, vous seriez bien mieux à même de reconnaître celui qui est digne de l'avoir, et vous ne courriez point risque de commettre une erreur qui, en définitive, serait préjudiciable non à l'artiste qui aurait mérité le marbre, mais à vous-mêmxe, car vous y perdriez et votre argent et votre réputation. Si, au contraire, votre choix tombe sur celui qui aura déployé le plus de talent, votre nom acquerra un nouvel éclat, votre argent sera bien employé, et l'on croira que vous aimez les arts et que vous vous y con-
naissez. » A ces mots, le duc plia les épaules et partit. « Signore, lui dit en chemin l'ambassadeur de Lucques, c'est un terrible homme que votre Benvenuto! — Bien plus terrible que vous ne pense\, répondit le duc; et il aurait mieux valu pour lui qu'il l'eut été moins^car il aurait à présent des choses qu'il n'a pas' ». Je tiens ces propres paroles de l'ambassadeur lui-même, qui me les répéta un jour qu'il m'adressait presque des reproches sur ma manière d'agir. Je lui répondis que je prenais les intérêts du duc en bon et fidèle serviteur, mais que je ne savais pas jouer le rôle de flatteur.
Quelques semaines après, le Bandinelli mourut. On attribua sa mort à des excès et surtout au chagrin qu'il éprouva en voyant qu'il allait perdre son bloc de marbre.
Encore le Neptune.
Telle fut sa jalousie, que, dès qu'il eut appris que j'avais fait le crucifix dont j'ai parlé plus haut, il s'empressa de sculpter en marbre le Christ mort qui se trouve aujourd'hui à la Nunziata. J'avais offert mon crucifix à Santa-Maria-Novella, et déjà même j'avais mis en place les crampons pour le recevoir, lorsque, pour unique