LIVRE HUITIEME
chacun un niodclc; le premier dans les cloîtres de Santacroce, le second, dans le palais de mcsser Ottaviano de Médicis. Le fils du Moschino' en avait commencé un autre à Pise; enfin Bartolonimco Amman nato travaillait au sien dans la loggia que Ton avait partagée entre lui et moi.
Mon ébauche était achevée, et même j'avais déjà un peu modelé la tête, lorsqu'un jour le duc descendit du palais, accompagné du peintre Giorgetto", qui le mena dans Tatelier de TAmmannato pour lui montrer le Neptune. Giorgetto avait travaillé de sa propre main pendant plusieurs jours à cette figure avec TAmmannato et tous ses ouvriers. On me raconta que le duc se montra peu satisfait de ce modèle, malgré les efforts de Giorgetto, qui cherchait à l'étourdir par son caquetage. Son Excellence récouta en secouant la tête, et dit ensuite à messer Gian- Stefano : « Va demander à Benvenuto si son colosse est assez avancé pour qu'il veuille me le laisser voir un peu. » Messer Gianstefano s'acquitta gracieusement de la commission du duc, et de plus ajouta que, si mon ouvrage ne me semblait pas encore en état d'être montré, je pouvais le déclarer franchement, attendu que le duc savait fort bien que j'avais été très peu aidé pour une entreprise de cette importance. Je répondis que je suppliais le duc de venir, et que, si mon travail était à la
Il s'appliqua dans sa jeunesse à l'oi-fèvrerie, qu'il quitta ensuite pour la sculpture et l'architecture. Il exécuta de nombreux travaux pour le duc Cosme et pour Sforza Almeni. 11 a laissé quelques poésies et un traité sur les proportions qui a été imprimé en iSby.
1. Le Moschino n'avait que trente ans à l'époque du concours pour le bloc du Neptune. Cellini se trompe donc évidemment lorsqu'il met le tils de cet artiste au nombre des concurrents.
2. Ce Giorgetto n'est autre que le peintre Giorgio Vasari. — E. F.
vérité peu avancé, Son Excellence était assez expérimentée pour se rendre compte de ce qu'il serait une fois terminé. Messer Gianstefano répéta mes paroles au duc, qui vint avec plaisir. Dès qu'il fut entré dans mon atelier et eut jeté les yeux sur mon modèle, il en parut enchanté. Il se promena ensuite tout autour, en s'arrêtant aux quatre points principaux, exactement comme Taurait fait un praticien consommé. Son air et ses gestes témoignaient de sa profonde satisfaction. « Benvenuto, me dit-il, tu n'as plus qu'à lui donner un petit coup. » Puis il se retourna vers les gens de sa suite en disant : « Le petit modèle que j'ai vu chez lui me plaisait extrêmement, mais celui-ci le surpasse de beaucoup. »
I,e Sbietta.
Vers cette époque. Dieu, qui fait toutes choses pour notre bien et ne manque jamais de nous protéger lorsque nous pensons à lui, permit qu'un certain bandit de Vicchio appelé Piermaria d'Anterigoli et surnommé le Sbietta, vînt me trouver. Cet homme était berger de profession. Grâce à l'étroite parenté qui l'unissait à messer Guido le médecin, aujourd'hui prévôt de Pescia, je consentis à l'écouter. Il me proposa de lui acheter, pour en jouir ma vie durant, une ferme qui lui appartenait. Je ne voulus point la visiter, attendu que je désirais terminer promptement mon modèle de Neptune. D'ailleurs, cette
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démarche était inutile, car le Sbietta ne me vendait que l'usufruit de sa terre et il m'avait donné la note de ce qu'elle produisait en blé, en vin, en huile, en avoine, en marrons et autres denrées. Ayant calculé que tout cela valait, au taux d'alors, beaucoup plus de cent écus d'or, )e conclus le marché pour six cent cinquante écus que je lui comptai, et dans lesquels étaient compris les droits du fisc. En échange de cette somme, il me remit un écrit de sa main par lequel il s'obligeait à me garantir pendant toute ma vie un revenu de cent écus. Je ne jugeai donc point à propos d'aller voir son domaine. Je me contentai de m'informer avec soin si le Sbietta et ser Filippo, son frère, étaient assez solvables pour que je n'eusse rien à craindre. Plusieurs personnes qui les connaissaient m'assurèrent que je pouvais être parfaitement tranquille. Nous appelâmes ser Pierfrancesco Bertoldi, notaire de la Mercantazia. Je débutai par lui mettre entre les mains l'écrit du Sbietta, pensant que cet engagement devait être exprimé dans le contrat. Mais, en rédigeant son acte, le notaire prêta si bien l'oreille aux bavardages du Sbietta, qu'il oublia de mentionner la garantie que mon vendeur m'avait faite. La besogne du notaire dura quelques heures, pendant lesquelles je modelai une bonne partie de la tête de mon Neptune. Lorsque nous eûmes signé le contrat, le Sbietta m'accabla de toutes sortes d'amitiés, que je lui rendis à mon tour. Il me fit maints présents de chevreaux, de fromages, de chapons, de gâteaux et de fruits, en telle quantité que je finis par en être presque confus.
En revanche, quand il venait à Florence, je ne souffrais point qu'il descendît à l'auberge. Souvent même, je logeai chez moi plusieurs de ses parents qui l'accompa-
gnaient. Une fois, il me dit en plaisantant qu'il était vraiment honteux qu'après avoir acheté un domaine, je ne me décidasse point à confier trois jours mes affaires à mes ouvriers pour aller inspecter mon acquisition. Enfin, il me cajola si bien que, pour mon malheur, je lui rendis visite. Il me reçut avec plus d'empressement que si j'eusse été un duc, et sa femme me témoigna encore plus d'amitié. Ces bonnes relations durèrent jusqu'à ce que le Sbietta et ser Filippo, son frère, eurent tout disposé pour la réussite du complot qu'ils avaient tramé contre moi.
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Le prêtre Filippo.
Pendant ce temps, je ne cessais de travailler à mon Neptune, et déjà, comme je Tai dit, je l'avais entièrement ébauché, d'après une excellente méthode qui, avant moi, n'était connue et pratiquée par personne. Quoique je fusse certain de ne point obtenir le marbre, par les motifs que j'ai mentionnés plus haut, j'espérais pouvoir achever promptement mon modèle et Texposer sur la place, uniquement pour ma propre satisfaction. Les choses en étaient là, lorsqu'un mercredi, la beauté de la saison et les obsessions de mes deux coquins me déterminèrent à partir de la villa que je possédais à Trespiano pour me rendre à A'icchio. Comme j'avais préalablement bien déjeuné, je n'arrivai qu'à plus de vingt heures à la porte de Vicchio. J'y trouvai ser Filippo, qui semblait