LIVRE HUITIÈME
avoir été instruit de ma venue. Il m'accabla de caresses et me conduisit chez le Sbietta. Ce dernier était absent, mais sa femme impudique me fit toutes sortes d'amitiés. Je lui donnai un chapeau de paille d'une telle finesse, qu'elle m'assura que jamais elle n'en avait vu de plus beau. Vers le soir, nous soupâmes tous ensemble fort gaiement; puis on me mena dans une chambre superbe, où je dormis dans un excellent lit. Mes deux serviteurs furent également bien traités suivant leur rang. Le lendemain matin, le même accueil m'attendait à mon lever. J'allai ensuite visiter mon domaine, dont je fus très content. Lorsqu'on m'eut remis une certaine quantité de blé et d'autres grains, le prêtre, ser Filippo, me dit en retournant à Vicchio : « Benvenuto, soyez sans inquiétude; si vous n'avez pas trouvé tout ce qui vous a été promis, vous pouvez être certain que l'on vous en dédommagera amplement, car vous avez affaire à d'honnêtes gens. Le métayer est un coquin, mais nous l'avons renvoyé. » D'un autre côté, ce méta3'^er, qui se nommait Mariano Rosegli, me répéta plusieurs fois : a Prenez bien garde à vous. A la fin, vous verrez qui de nous est le plus grand coquin. » En me parlant ainsi, ce paysan souriait malicieusement et secouait la tête d'un air qui paraissait vouloir dire : « Va toujours, tu sauras bientôt à quoi t'en tenir. » J'en tirai un assez fâcheux augure, mais j'étais loin d'imaginer ce qui devait m'arriver. En revenant de mon domaine, qui est situé à deux milles de Vicchio, du côté des Alpes, je rencontrai le prêtre, qui m'attendait avec ses caresses accoutumées. Nous fîmes ensemble un bon déjeuner. J'allai ensuite me promener dans Vicchio. Le marché était alors commencé. Bientôt je m'aperçus que j'étais regardé avec une vive curiosité
par tous les gens du pays, et surtout par un brave homme qui habite le village depuis maintes années et dont la femme est boulangère. Il possède, à un mille de là environ, de bonnes propriétés, mais il préfère vivre à Vicchio, où il demeure dans une maison qui m'appartient et dépend de mon domaine, que l'on désigne sous le nom della Fonte. « J'occupe votre maison, me dit-il, et je vous payerai votre loyer à l'échéance du terme. Si même vous le désirez plus tôt, vous n'avez qu'à parler; car vous serez toujours d'accord avec moi. » Tout en causant ainsi, il continua de me regarder avec une telle fixité, qu'à la fin je ne pus m'empêcher de m'écrier : « Ah çà, mon cher Giovanni, dites-moi un peu pourquoi vous m'avez regardé plusieurs fois d'une manière si étrange? — Je vous l'avouerai volontiers, me réponditil, si vous me promettez sur votre parole d'honnête homme de me garder le secret. » Je m'y engageai. « Eh bien, reprit-il, sachez qu'il y a peu de temps, ser Filippo, ce scélérat de prêtre, ne cessait de vanter l'habileté de son frère qui, disait-il, avait vendu en viager son domaine à un vieillard qui ne passerait pas l'année. Vous avez aflaire à des coquins; tâchez donc de vivre le plus que vous pourrez, et tenez l'œil bien ouvert; cette précaution n'est point à négliger. Je n'ajouterai rien de
plus. ))