‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 266 sur 275 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

Le souper du prêtre Filippo.

En me promenant dans le marché, je rencontrai Giovan-Battista Santini. Nous fûmes tous deux invités à souper par le prêtre. Ainsi que je Tai noté plus haut, il était vingt heures environ. On soupa si tôt à cause de moi, parce que j'avais annoncé que je voulais retourner le soir à Trespiano. On prépara donc le repas en toute hâte; la femme de Sbietta et surtout un certain Cecchino Buti, le bravo de la maison, déployèrent une activité singulière. Dès que les salades furent prêtes, on se disposa à se mettre à table. Le maudit prêtre nous dit alors avec un sourire sinistre : « Il faut que vous m'excusiez; je ne puis souper avec vous, parce qu'il m'est survenu une affaire de haute importance qui concerne mon frère Sbietta. Comme il est absent, je suis forcé de le suppléer. » Toutes nos instances pour le décider à rester furent infructueuses. Il partit et nous commençâmes à souper. Lorsque nous eûmes mangé les salades dans de grandes assiettes communes, on apporta à chacun de nous un petit plat rempli de viande bouillie. Le Santini, qui était en face de moi, me dit : « Les pièces de vaisselle dans lesquelles on vous sert ne ressemblent aucunement aux autres; en avez-vous jamais vu de plus belles? » Je lui répondis que je n'y avais point fait attention. Pendant ce temps, la femme du Sbietta et Cecchino Buti couraient

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de çà et de là et avaient Tair extraordinairement affairé. Santini m'ayant poussé à engager cette femme à prendre place à table, je l'en priai si vivement qu'elle y consentit. « Vous mangez bien peu, me dit-elle d'un ton chagrin, mon souper ne vous plaît donc pas? » Je lui assurai que jamais je n'avais eu meilleur appétit ni meilleure chère, mais que je ne pouvais manger davantage. De ma vie je n'aurais deviné pourquoi cette femme m'excitait ainsi à manger. Il était plus de vingt et une heures quand le souper se termina. Comme je voulais retourner le soir à Trespiano afin de pouvoir aller le lendemain travailler à la loggia, je dis adieu à tous les convives et je partis après avoir remercié la femme du Sbietta.

A peine eus-je fait trois milles que je me sentis l'estomac en feu. J'étais en proie à de si poignantes douleurs que, dans mon impatience d'arriver à Trespiano, les minutes me semblaient des siècles. Enfin, grâce à Dieu, je parvins, malgré mes souffrances, à gagner mon logis. Je me couchai immédiatement; mais je ne pus fermer l'œU de la nuit. En outre, je fus tourmenté de coliques qui me forcèrent d'aller plusieurs fois à la garde-robe. Au point du jour, j'éprouvai au rectum' une ardeur dévorante, et en examinant quelle en était la cause, je découvris que j'étais plein de sang. Aussitôt je pensai que j'avais mangé quelque chose d'empoisonné. Je recherchai sans relâche ce que ce pouvait être. Alors je me rappelai que la femme de Sbietta m'avait servi dans des assiettes et des plats différents de ceux des autres convives, et que le frère de Sbietta, après s'être donné un mal infini pour me recevoir, avait refusé de souper avec nous. Il me vint aussi en mémoire que ce maudit prêtre avait dit que le Sbietta avait fait un coup magnifique en ven-

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