LIVRE HUITIEME. 6oi
dant l'usufruit d'un domaine à un vieillard qui ne passerait pas l'année, paroles que je tenais de ce brave Giovanni Sardella. De tout cela je conclus que Ton m'avait administré une dose de sublimé dans une sauce fort bien accommodée et d'un goût fort agréable. En effet, le sublimé produit tous les symptômes qui se manifestèrent chez moi. Par bonheur, je mange ordinairement la viande sans sauce et sans autre assaisonnement que du sel. C'est pourquoi je ne pris que deux bouchées de cette sauce, et encore parce qu'elle avait une saveur exquise. Je ne doutai point que la petite dose de sublimé n'eût été mêlée à cette sauce, car la femme du Sbietta avait employé mille artifices pour me déterminer à en manger.
Adjugement du bloc de marbre.
Bien que je me sentisse grièvement malade, je ne laissai pas d'aller travailler dans la loggia à mon modèle de Neptune; mais au bout de quelques jours mes souffrances s'accrurent au point que je fus obligé de garder le lit. Aussitôt que la duchesse en fut informée, elle fit adjuger sans concours le malheureux bloc de marbre à Bartolommeo Ammannato. Celui-ci m'envoya dire par messeî' qui demeure rue du que j'étais libre de disposer comme bon me semblerait de mon modèle, attendu
qu'il avait gagné le marbre. Ce messer était un des
amants de la femme de Bartolommeo Ammannato, et
Ó02 VIE DE BENVENUTO CELLINl.
comme, ^râce à sa bonne mine et à sa discrélion, il était le favori, Ammannato lui donnait toutes les commodités imaginables^ J'en aurais long à conter là-dessus; mais je ne veux pas imiter son maître Bandinelli, qui, à force de parler, finissait toujours par déraisonner. Qu'il me suffise d'ajouter que je répondis au messager de TAmmannato que je m'étais toujours douté de ce qui arrivait, et qu'il eût à recommander à Bartolommeo de n'épargner aucun effort pour se montrer reconnaissant envers la fortune qui lui avait accordé une faveur si grande et si peu méritée.
Au milieu de tous ces chagrins, je continuai de garder le lit. J'étais soigné par l'habile médecin maestro Francesco de Montevarchi, lequel s'était adjoint le chirurgien maestro Raffaello de' PiUi, parce que le sublimé m'avait corrodé les intestins de telle façon que je ne pouvais plus retenir mes excréments. Lorsque le poison, qui heureusement n'était pas en assez grande quantité pour vaincre ma robuste constitution, eut fait tous les ravages que l'on devait attendre, maestro Francesco me dit : « Benvenuto, remercie Dieu, te voilà sauvé. N'aie aucune crainte, je te guérirai complètement, au désespoir des scélérats qui voulaient ta mort. — Cette cure, s'écria alors maestro Raffaello, sera une des plus belles et des plus difficiles dont il aura jamais été parlé ; car, sache-le, Benvenuto, tu as avalé une pilule de sublimé. )> A ces mots, maestro Francesco s'empressa de lui couper la
I. Les mots imprimés en italique ont été raturés dans le manuscrit. Le nom du messager de l'Ammannato et le nom de la rue qu'il habitait sont indéchiffrables. On croit que Cellini a biffé lui-même ce passage injurieux pour la femme de l'Ammannato, Laura Battiferra, dont le talent poétique a été célébré par tous les écrivains de son temps.