‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 269 sur 275 · LIVRE HUITIÈME. 6o · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME. 6o

contre un matin sur ki place della Nunziata, me dit à haute voix, sans la moindre gène : « L'influence de Federigo de' Ricci i'a tellement emporté sur la nôtre que tu as été volé comme dans un bois, malgré tous nos efforts. » Mais je ne veux pas m'arrèter plus longtemps sur ce sujet; celui qui possède le suprème pouvoir en serait trop offensé. Qu'il me suffise de dire que je fus victime d'une affreuse injustice uniquement parce que le Sbietta était au service d'un citoyen opulent.

Voyage à Livourne.

Le duc était à Livourne, je résolus de m'y rendre seulement pour lui demander mon congé ; car mes forces étaient revenues, on ne m'employait à rien et j'étais désolé de perdre ainsi mon temps. Je mis donc mon projet à exécution et j'allai à Livourne, où je trouvai Son Excellence, qui me reçut de la manière la plus gracieuse. Chaque jour je montais à cheval avec le duc, de sorte que je pouvais lui dire facilement tout ce que je voulais, d'autant plus qu'il sortait de la ville et suivait pendant quatre milles le bord de la mer, oii il faisait construire quelques fortifications. Il aimait, du reste, que je causasse avec lui, parce que cela le préservait des importunités de la foule. Un jour qu'il me témoignait encore plus d'amitié que de coutume, je profitai de ses bonnes dispositions à mon égard pour lui parler du Sbietta.

Go(3 VIE DE BENVENUTO CELLINI.

« Signor, lui dis-je, il faut que je vous raconte un événement étrange qui vous expliquera pourquoi je n'ai pu finir de modeler en terre le Neptune auquel je travaillais dans la loggia. » Je lui appris ensuite que j'avais acheté l'usufruit d'un domaine au Sbietta et j'entrai dans tous les détails de cette affaire, sans altérer en rien la vérité. Quand j'arrivai à Tépisode du poison, je dis que, si jamais mes services avaient été agréables à Son Excellence, elle devait, au lieu de punir le Sbietta ou ceux qui m'avaient administré le sublimé, leur donner quelque bonne récompense, a En effet, ajoutai-je, la dose n'était pas assez forte pour me tuer, et il y en avait juste assez pour me débarrasser l'estomac et les intestins d'une viscosité qui aurait causé ma mort dans trois ou quatre ans, tandis que maintenant, grâce à la façon dont cette espèce de médecine a opéré, je crois que je vivrai plus de vingt ans encore. J'en remercie Dieu sincèrement et je reconnais combien est vrai ce dicton que j'ai entendu plus d'une fois : A quelque chose malheur est bon. » Pendant une promenade de plus de deux milles, le duc mécouta avec la plus grande attention et ne m'interrompit que pour s'écrier : « Ah 1 les infâmes coquins ! » Je conclus qu'ils m'avaient rendu un véritable service et j'entamai un nouveau sujet de conversation.

Un autre jour, ayant trouvé le duc de bonne humeur, je le priai de m'accorder mon congé, afin que je ne perdisse point les années que je pouvais employer à faire quelque chose. J'ajoutai que Son Excellence me payerait, quand elle le jugerait à propos, ce qui m'était encore dû pour mon Persée. J'accompagnai cette demande d'une foule de remerciements, mais le duc ne me répondit pas un mot, et même sembla irrité de mes paroles. Le len-

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