LIVRE HUITIEME
mes plaintes, ils répondirent en me montrant le contrat. Ainsi, grâce à leur mauvaise foi, je me trouvai sans armes pour me défendre. Quand je vis cela, je leur dis que le duc et le prince de Florence ne souflriraient pas que, dans leur ville, on volât les gens d'une manière aussi affreuse. Cette menace les effraya tellement, qu'ils me députèrent de nouveau ce même Raffaello Scheggia, qui avait présidé au premier accommodement. Ils m'avaient déclaré qu'ils n'entendaient plus me payer à l'avance soixante-dix écus d'or par an, comme par le passé, et je leur avais répondu que je ne voulais rien en rabattre. -Nous en étions donc là lorsque Raffaello vint me trouver. « Benvenuto mio, me dit-il, vous savez que je vous suis dévoué. Vos adversaires ont remis l'affaire entre mes mains et accepteront ma décision. « En même temps, il me présenta, à l'appui de ce qu'il avançait, un papier signé par eux. Moi, qui ne savais pas que Raffaello était proche parent de ces fripons, je crus que tout allait pour le mieux, et je lui donnai aussi pouvoir de conclure. Un jour du mois d'août, une demi-heure après la chute du jour, cet honnête homme vint chez moi et dépensa tant de paroles, qu'il me força à faire dresser le contrat le soir même, car il savait très bien que, si l'on eût attendu jusqu'au lendemain matin, la fourberie qu'il avait conçue aurait été éventée. On passa donc le contrat, et il y fut stipulé que je recevrais, en deux payements, soixante-cinq écus par an, tant que je vivrais. J'eus beau me récrier et me débattre, Raffaello exhiba ma signature, de façon que chacun me condamna. Ce coquin répétait sans cesse que sa décision m'était favorable et qu'il avait pris la défense de mes intérêts. Le notaire et les autres, ignorant qu'il était parent du Sbietta, me don-
6io VIE DE BENVENUTO CELLINI.
nèrcnt tort. Je fus donc forcé de céder, mais je ferai en sorte de vivre le plus longtemps possible.
L'année suivante, au mois de décembre i566, je commis une autre sottise en achetant au Sbietta, pour deux cents écus, la moitié de son domaine del Poggio, qui borde mon bien della Fonte. Après avoir conclu ce marché, qui, suivant nos conventions, pouvait être annulé dans le cours des trois premières années, j'affermai au Sbietta ma nouvelle acquisition. Je crus faire pour le mieux, mais j'en aurais trop long à dire si je voulais raconter toutes les indignités que j'ai eu à souffrir. Je confie entièrement le soin de ma vengeance à Dieu, qui m'a toujours protégé contre mes ennemis.
Le crucifix de marbre.
Lorsque j'eus tout à fait terminé mon crucifix de marbre, il me sembla que, debout à quelques brasses au-dessus du sol, il produirait un bien meilleur effet que couché à terre. Dès que je l'eus mis en place, je reconnus, à ma grande satisfaction, que je ne m'étais pas trompé. Alors je commençai à le montrer à tous ceux qui m'en témoignaient le désir. Le duc et la duchesse, qui étaient revenus de Pise, en ayant entendu parler, se rendirent un jour chez moi à l'improviste avec l'élite de leur cour, uniquement pour voir mon crucifix. Ils en furent enchantés et m'accablèrent de louanges sur lesquelles naturelle-