‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 28 sur 275 · Penni, déjà nommé · texte numérisé non relu

Penni, déjà nommé

Comme il ne régnait parmi eux aucune contrainte, tous riaient et plaisantaient, ainsi que le permet une nombreuse réunion d'hommes, le jour d'une si belle fête. Vint à passer un soldat, jeune bravache éventé, de la troupe du signor Rienzo de Ceri. Au bruit que nous faisions, il se mit à nous railler et à proférer maintes injures contre la nation florentine. Moi, qui avais invité tous ces gens de bien et de talent, je me considérai comme Toffensé; sans souffler mot et sans qu'aucun de mes convives me vît, je rejoignis donc mon matamore. Il était avec une mauvaise coureuse, et continuait encore ses moqueries pour la divertir. Je lui demandai s'il était cet insolent qui disait du mal des Florentins. « Oui, me répondit-il aussitôt, je suis celui-là. — Eh bien ! moi, je suis celui-ci ! » ripostai-jc en lui appliquant ma main sur le visage. Nous dégainâmes à l'instant; mais nous n'eûmes pas plus tôt commencé le combat que nous fûmes séparés par plusieurs personnes qui, ayant vu et reconnu que j'avais raison, prirent mon parti.

Le lendemain, mon adversaire m'envoya un cartel que j'acceptai très gaiement, en disant que cette affaire me semblait bien plus prompte à expédier qu'un ouvrage d'orfèvrerie. J'allai de suite trouver un vieux brave, nommé Bevilacqua, qui passait pour avoir été la première lame d'Italie. Plus de vingt fois il était entré en champ clos, et toujours il en était sorti à son honneur. Ce digne homme était fort de mes amis. L'art que j'exerçais nous avait mis en relation, et déjà il m'avait prêté son assistance dans plusieurs démêlés des plus terribles : aussi me dit-il joyeusement : '< Benvenuto mio, si tu avais une affaire avec Mars, je suis certain

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que tu ton tirerais avec honneur; car, depuis tant d'années que je te connais, jamais je ne t'ai vu chercher une mauvaise noise. » Il épousa donc ma querelle, et nous mena, les armes à la niain, sur le terrain ; mon adversaire ayant cédé, je sortis honorablement de cette all'aire, sans avoir répandu une goutte de sang. Je passe sous silence d'autre aventures de ce genre, malgré l'attrait qu'elles peuvent oiVrir; mais je préfère m'occuper de mon art, pour lequel j'ai entrepris d'écrire, et ce sujet ne me fournira que trop à parler.

Bien que je fusse poussé par une honnête émulation à produire quelque pièce d'orfèvrerie qui égalât ou même surpassât celles de l'habile Lucagnolo, je ne renonçai jamais néanmoins à la joaillerie. Ces deux arts me rapportaient beaucoup de profits et encore plus d'honneur; dans l'un et dans l'autre je faisais continuellement des ouvrages qui ne ressemblaient à aucun de ceux de mes concurrents.

A cette époque, il y avait à Rome un vaillant homme de Pérouse, nommé Lautizio'. Il n'exerçait qu'un seul art, mais aussi il 3^ était unique au monde. Chaque cardinal, à Rome, a un cachet où sont gravées ses armes, accompagnées de nombreuses figures. Ces cachets sont à peu près de la dimension de la main d'un enfant de douze ans. Lorsqu'ils sont bien faits, ils se pa3^ent cent écus et même plus. Je portais une louable envie au talent que Lautizio déployait dans ce genre de travail, qui cependant a si peu de rapports avec les autres branches de l'orfèvrerie, comme le prouvait, du reste, ce Lau-

I. Benvenuto parle au long de ce Lautizio dans le chapitre VI de son Traité de l'Orfèvrerie.

tizio, qui ne savait faire que des cachets. Je me livrai donc à l'étude de cet art, où je rencontrai d'énormes difficultés; mais, sans jamais me laisser rebuter par la fatigue, je travaillai sans relâche à profiter et à apprendre.

Il y avait encore à Rome un autre éminent artiste, Milanais de nation, que l'on appelait messer Caradosso'. Il faisait de petites médailles ciselées et quantité d'objets du même genre. Il exécuta, en outre, quelques Paix' en demi-relief, et des Christs de la dimension d'un palme, en plaques d'or très minces et d'un travail si admirable, que je le considérais comme le plus grand maître que j'eusse jamais vu dans son art : aussi étais-je jaloux de lui plus que de tout autre. A Rome se trouvaient encore quelques graveurs de médailles en acier, vrais guides et modèles de ceux qui veulent exceller dans la gravure des monnaies. Ce fut avec une ardeur extrême que je cherchai à me rendre habile dans toutes ces différentes professions. Je ne négligeai pas davantage le bel art d'émailler, que je ne vis jamais bien pratiqué que par un

I. Ambrogio Foppa, surnommé Caradosso, naquit à Pavie. Il apportait à ses ouvrages un soin extraordinaire, mais aussi une lenteur extrême. Un jour, un seigneur espagnol, irrite de ce qu'il ne lui livrait point un bijou à l'époque convenue, l'appela Cara d'osso, c'est-à-dire visage d'ours. Foppa, qui ne comprenait point l'espagnol, trouvant ce nom harmonieux, se l'appliqua. Il voulut ensuite le quitter, lorsqu'il en apprit la signification; mais il était trop tard : ses compatriotes le lui conservèrent malgré lui. L'histoire même ne le désigne jamais autrement. Il est cité comme un artiste du plus haut talent par Vasari, • Vie du Francia, t. III, p. 324; et Vie du Bramante, t. IV, p. 98. Les médailles de Bramante, de Trivulzio et de Galeazzo Sforza sont les seules que l'on connaisse de lui aujourd'hui. Dans son Traité de l'Orfèvrerie, chap. V, Cellini parle au long de Caradosso et de ses ouvrages. L. L.

•.:. On appelait « Paci » (Paix) les tablettes en forme de reliquaire que l'on donnait à baiser dans les églises. E. F.

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