‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 45 sur 275 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

A Tendroit où nous nous trouvions , les assiégeants avaient déjà tué plusieurs jeunes gens ; on se battait avec un acharnement cxtrCnne : nous étions enveloppés d'un nuage d'une épaisseur inimaginable. Je me tournai vers Alessandro et je lui dis : « Retirons-nous le plus promptement possiWe, car ici la position n'est pas tenable ; voyez, l'ennemi escalade les murs et les nôtres s'enfuient. « Alessandro, épouvanté, s'écria : « Plût à Dieu que nous ne fussions point venus ! » et il allait partir à toutes jambes, lorsque je lui dis : « Puisque vous m'avez amené ici, il faut faire quelque action digne d'un homme. » Aussitôt, je dirigeai mon arquebuse vers le groupe de combattants qui me parut le plus nombreux et le plus serré, et je visai un personnage qui dominait tous les autres. Il y avait un nuage de poussière si épais, que je ne pus distinguer s'il était à cheval ou à pi-ed. Je dis ensuite à Alessandro et à Cecchino de faire feu, et je les postai de manière à esquiver les balles des assiégeants. Lorsque chacun de nous eut tiré deux fois, je m'approchai de la muraille avec précaution, et je vis qu'il régnait parmi les ennemis une confusion extraordinaire, occasionnée par une de nos arquebusades qui avait tué le connétable de Bourbon. Comme on le sut plus tard, il n'était autre que le personnage que j'avais aperçu dominant ceux qui l'entouraient. Nous battîmes en retraite en traversant le Campo- Santo, puis nous entrâmes par San-Piero, et nous sortîmes derrière l'église de Santo-Agnolo. Enfin, nous arrivâmes à la porte du château, non sans d'énormes difficultés, car le signor Rienzo de Ceri et le signor Orazio Baglioni blessaient et tuaient tous ceux qui abandonnaient la défense des murailles. Lorsque nous fûmes près de la porte, une partie des assiégeants avait déjà envahi

la ville et se trouvait sur nos talons. Le gouverneur du château ordonna de baisser la herse, et nous eûmes le temps d'entrer. Je fus aussitôt pris par le capitaine Pallone de Médicis qui, parce que j'étais de la maison du pape, me força, à mon grand regret, de quitter Alessandro. Au moment où je montais sur les fortifications, le pape Clément entrait dans le château par les corridors. Il n'avait pas voulu sortir plus tôt du palais de San- Piero, ne pouvant croire que Tennemi réussirait à se rendre maître de la ville.

Une fois dans le château, je m'approchai de quelques pièces d'artillerie confiées à la garde d'un bombardier florentin, nommé Giuliano. Ce pauvre diable, le visage collé à un créneau, vo3''ait saccager sa maison et maltraiter sa femme et ses enfants. Dans la crainte de frapper les siens, il n'osait mettre le feu à ses pièces. Il avait jeté sa mèche à terre, et se déchirait le visage en se lamentant; d'autres bombardiers en faisaient autant. Dans cette conjoncture, je saisis une mèche, et, avec l'aide de quelques hommes plus calmes, je braquai plusieurs sacres et fauconneaux aux endroits nécessaires, et je tuai beaucoup de monde à l'ennemi. Si je n'avais pas pris ce parti, les assiégeants, qui le matin étaient entrés dans Rome, auraient marché droit au château, et ils auraient pu facilement s'en emparer, car l'artillerie ne leur faisait aucun mal. Je continuai de tirer ; aussi maints cardinaux et maints seigneurs ne m'épargnèrent-ils pas les bénédictions et les encouragements. Je ne reculai donc devant rien pour faire de mon mieux : il me suffit de dire que le matin je sauvai le château et que je ramenai les autres bombardiers à leur devoir. Je restai à l'œuvre toute la 'ournée.

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