‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 46 sur 275 · LIVRE deuxikml · texte numérisé non relu

LIVRE deuxikml

Le soir, pendant que rarnice entrait dans Rome, par le quartier des Trasteverins, le pape conféra le commandement de tous les bombardiers à un grand seigneur romain, que Ton appelait messer Antonio Santa-Croce. La première chose que fit ce gentilhomme fut de venir à moi ; il m'accabla de compliments, et me confia cinq excellentes pièces d'artillerie qui étaient placées au sommet du château, précisément à un endroit que Ton nomme l'Agnolo, et qui donne à la fois sur les Prati et sur Rome. Messer Antonio mit sous mes ordres les hommes nécessaires pour manœuvrer mes pièces, puis il me paya d'avance, m'approvisionna de pain et de vin, et me pria de continuer comme j'avais commencé. J'avais peut-être plus de dispositions pour ce métier que pour celui d'orfèvre : cette besogne me plaisait au point que je m'en acquittais mieux que de mes travaux accoutumés.

La nuit étant arrivée, et les ennemis s'étant rendus définitivement maîtres de Rome, je fus témoin d'un de ces spectacles extraordinaires dont j'ai toujours été avide, je veux parler de l'incendie que les gens qui n'étaient point dans le château n'ont pu voir ni imaginer. Je ne m'arrêterai cependant pas sur ce sujet, et je reprends l'histoire -de ma vie et des choses qui s'y rapportent.

Cellini artilleur.

Le métier d'artilleur, que j'exerçai durant un mois entier que dura le siège du château, m'occasionna plusieurs

loo VIE DE BEÇIVENUTO CELLINI.

graves accidents tous dignes d'être racontés ; mais, pour être bref et ne pas trop m'ccarterdc ce qui concerne ma profession, je laisserai de côté le plus grand nombre de ces événements. Je me bornerai à relater les plus remarquables, que je ne puis passer sous silence.

Un jour, mcsser Antonio Santa-Croce me fit descendre de mon poste de TAgnolo, pour canonner certaines maisons voisines du château, oii Ton avait vu entrer des ennemis. Pendant que je tirais, un coup de canon donna sur Tangle d'un créneau, et en détacha une masse assez considérable pour ne pas me causer grand mal, car, grâce à sa dimension, elle me frappa d'aplomb en pleine poitrine. Je tombai par terre privé d'haleine et comme mort, mais j'entendais tout ce que les assistants disaient. Messer Antonio Santa-Croce,*entre autres, se lamentait vivement « Hélas ! s'écria-t-il, nous avons perdu notre meilleur auxiliaire. » Un musicien de mes amis, qui avait plus de dispositions pour la médecine que pour la flûte, arriva au bruit. Il courut aussitôt, les larmes aux yeux, chercher un flacon d'excellent vin grec, il fit ensuite rougir une tuile sur laquelle il mit une forte poignée d'absinthe, qu'il arrosa de ce bon vin grec ; puis, lorsque l'absinthe fut convenablement imbibée, il me l'appliqua sur la poi- ^ trine, à l'endroit où j'avais été touché. La vertu de cette absinthe fut si puissante, qu'elle me rendit immédiatement mes forces. Je voulus parler, mais je ne pus y réussir parce que des imbéciles de soldats m'avaient rempli la bouche de terre, croyant m'avoir administré la communion. Ils m'avaient plutôt excommunié, car cette terre m'empêchait de revenir à moi, et me faisait souffrir plus que le coup que j'avais reçu. Cependant, je me tirai sain et sauf de ce mauvais pas, et je retournai à

Page 1