‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 54 sur 275 · LIVRE DEUXIEME. m · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME. m

Je pris, avec le signor Orazio Baglioni et trois cents hommes, le chemin de Pérouse. Lorsque nous fûmes arrivés dans cette ville, le signor Orazio voulut me confier le commandement de la compagnie; mais je le refusai, parce que je désirais d'abord aller voir mon père et racheter mon exil de Florence. Le signor Orazio me dit alors que j'étais nommé capitaine. II me conféra ce grade en présence de scr Pier Maria di Lotto, envoyé des Florentins, auquel il me recommanda comme son ami.

Je partis donc pour Florence avec plusieurs camarades. La peste y sévissait avec une rage inexprimable. A mon arrivée, je trouvai mon père, qui pensait ou que j'avais été tué dans le sac de Rome, ou que je reviendrais nu. Heureusement il en fut tout le contraire : j'étais vivant et j'avais une bourse bien garnie, un valet et un bon cheval. Mon vieux père éprouva une telle joie que je crus qu'il allait mourir au milieu des baisers et des caresses dont il m'accablait. Je lui racontai toutes les diaboliques aventures du siège de Rome, et je lui donnai une bonne somme d'argent que j'avais gagnée militairement. Après de nouvelles caresses, mon père courut chez les Huit pour racheter mon exil. Il rencontra par hasard un de ceux qui m'avaient condamné, précisément celui qui avait promis de me faire escorter par les hallebardiers. Mon père profita de l'occasion pour se venger par quelques paroles que justifiaient les faveurs du signor Orazio Baglioni. Sur ces entrefaites, je dis à mon père que le signor Orazio Baglioni m'avait nommé capitaine, et qu'il fallait que je commençasse à m'occuper de lever ma compagnie. A ces mots, mon pauvre père se troubla, et me supplia, au nom de Dieu, de renoncer à

ce projet, bien qu'il sût que j'étais capable d'exercer dignement cette charge, et même une plus importante. Il ajouta qu'il avait déjà un fils à l'armée, mon jeune et brave frère, et que je devais me consacrer à cet art admirable qui m'avait coûté tant d'années et tant d'application. Je m'engageai à lui obéir; néanmoins, en homme sage, il pensa que, si le signor Orazio arrivait, la promesse que j'avais faite à ce gentilhomme, ou toute autre cause, m'entraînerait immanquablement à suivre le parti de la guerre. Il imagina donc un moyen adroit de m'éloigner de Florence. « Mon cher fils, me dit-il, la peste est terrible; j'ai toujours peur de te voir rentrer avec elle à la maison. Je me souviens que dans ma jeunesse j'allai à Mantoue ; j'y fus très-bien accueilli et j'y séjournai plusieurs années. Je te prie et même te commande, pour l'amour de moi, d'y aller, sans attendre jusqu'à demain. »

Voyage à Mantoue. — Mort du père de Cellini.

J'ai toujours aimé à voir le monde, et, de plus, je n'étais jamais allé à Mantoue : je partis donc volontiers. Je pris l'argent que j'avais apporté, et j'en remis la plus grande partie à mon bon père, en lui promettant de l'aider toujours, en quelque lieu que je fusse.

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