LIVRE DEUXIEME. ii
Je lui laissai ma sct'ur aincc pour prendre soin de sa vieillesse : elle se nommait Cosa, et comme elle n'avait jamais voulu se marier, elle avait été admise en qualité de religieuse à Santa-Orsola ; et elle restait ainsi pour servir de soutien à mon vieux père et de guide à ma plus jeune sœur, qui était mariée à un sculpteur, appelé Bartolommeo. Mon père m'ayant donné sa bénédiction, je pris mon bon cheval, et je me mis en route pour Mantoue.
J'aurais trop à dire, si je voulais raconter tous les incidents de ce petit voyage. L'Italie était alors désolée par la peste et par la guerre : de sorte que j'eus mille obstacles à vaincre pour gagner Mantoue. Dès que j'y fus arrivé, je cherchai de l'ouvrage ; j'en trouvai chez un certain maestro Niccolò de Milan, orfèvre du duc.
Deux jours après m'êlre mis à la besogne, j'allai visiter l'excellent peintre Jules Romain, mon intime ami. Il me fit l'accueil le plus gracieux, et il se montra trèsfâché de ce que je n'étais pas descendu chez lui. Il vivait en seigneur, et était en train d'exécuter pour le duc un travail dans un endroit situé hors des portes de Mantoue, et connu sous le nom de Té. Ce travail était grand et merveilleux, comme on peut probablement le voir encore aujourd'hui.
Jules ne tarda pas à parler de moi en termes si honorables au duc , que celui-ci me commanda le modèle d'un reliquaire destiné à renfermer quelques gouttes du sang du Christ, que les Mantouans affirment avoir été apportées dans leur ville par Longin. Le duc dit ensuite à Jules de 'me faire un dessin pour ce reliquaire; mais Jules lui répondit : « Signor, Benvenuto est un homme qui n'a pas besoin des dessins des autres; Votre Excel-
lence le reconnaîtra parfaitement quand elle aura vu son modèle. » Je mis la main à Tceuvre, et je commençai par dessiner un reliquaire propre à contenir l'ampoule dont j'ai parlé; puis, j'exécutai en cire un petit modèle représentant le Christ assis, tenant de la main gauche sa croix sur laquelle il semblait s'appuyer, et entr'ouvrant de la main droite la plaie de sa poitrine. Ce modèle plut tellement au duc, qu'il me prodigua des faveurs incroyables, et me témoigna le désir de me garder à son service en m'assignant de riches appointements.
Sur ces entrefaites, son frère le cardinal ', auquel j'étais allé faire ma cour, le pria de permettre que je fisse le sceau de sa seigneurie reverendissime. Pendant que je travaillais à cet ouvrage, je fus pris d'une fièvre quarte, dont les accès me jetaient en délire. Alors je maudissais et Mantouc, et son duc, et tous ceux qui l'habitaient. Ces paroles furent redites au duc par son orfèvre milanais, qui voyait bien que son excellence voulait me retenir à son service. Le duc se montra furieux contre moi ; mais, comme je n'étais pas moins irrité contre Mantoue, notre colère se trouva égale. Au bout de quatre mois, quand j"eus terminé mon sceau ' et quelques autres petits ouvrages que j'avais entrepris pour le duc au nom du cardinal, ce prélat me paya fort généreusement et m'engagea à retourner à Rome, cette admirable ville où nous nous étions connus.
Je partis donc de Mantoue avec une bourse bien gar-
1. Hercules Gonzaga, évêque de Mantoue, crée cardinal en 1327. — E. F.
2. Dans le chapitre VI de con Traité d'Orfèvrerie, Cellini décrit ce sceau, et dit qu'il y avait gravé l'assoraption de la Vierge et les douze apôtres.