‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 57 sur 275 · I.IVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

I.IVRE DEUXIÈME

passerait après le bannissement des Médicis (c'cst-à-dirc d'Hippolytc et d'Alexandre, dont Tun devint plus tard cardinal, et Taiitre duc de Florence). Je me mis donc à travailler dans le Mercato-Vecchio, oi!i je soignai beaucoup d'argent en montant des joyaux.

A cette époque, arriva à Florence un Sicnnois, nommé Girolamo Marretti, qui avait longtemps demeuré en Turquie. C'était un homme d'un esprit distingué. Il vint à ma boutique, et me commanda une de ces médailles d'or que Ton portait sur le chapeau. Il voulut que j'y représentasse Hercule déchirant la gueule du lion'. Pendant que je travaillais à cette médaille, Michel-Ange Buonarroti vint la voir plusieurs fois. J'y avais apporté une énorme application. L'attitude de la figure, la pose hardie de l'animal, qui ne ressemblait à rien de ce que l'on avait imaginé jusqu'alors, et peut-être aussi la nouveauté de ce genre de travail, qui était complètement inconnu au divin Michel-Ange, firent qu'il me donna tant d'éloges, que mon ardeur s'en accrut à un point incroyable. Mais bientôt je n'eus plus que des joyaux h monter; malgré le bénéfice que j'y trouvais, j'étais donc loin d'être content, car je cherchais des ouvrages où il fallût déployer plus de talent.

Sur ces entrefaites, Federigo Ginori, jeune homme d'un esprit éminent, à qui sa beauté et sa grâce valurent une intrigue avec une princesse à Naples, oii il séjourna plusieurs années, désira avoir une médaille représentant Atlas portant le ciel sur ses épaules. Il demanda un croquis au grand Michel-Ange; mais celui-ci lui dit : « Allez

I. Cellini, dans le chapitre V de son Traité d'Orfèvrerie, donne une description détaillée de cette médaille.

ii8 VIE DE BENVENUTO CELLINI.

trouver un jeune orfèvre nommé Benvenuto; il vous servira très bien, et, à coup sûr, il n'a pas besoin de mon dessin. Mais, pour que vous ne pensiez pas que je veuille vous refuser une semblable bagatelle, je vous ferai très volontiers un dessin. Néanmoins, voyez Benvenuto; que de son côté il vous fasse un petit modèle, vous prendrez le meilleur des deux, » Federigo Ginori vint me trouver, et m'expliqua ce qu'il voulait. Il me dit ensuite combien ce divin Michel-Ange m'avait loué, et il ajouta qu'il fallait que je préparasse un petit modèle en cire, pendant que cet homme admirable exécuterait le dessin qu'il lui avait promis. Les éloges de Michel-Ange m'inspirèrent un tel courage, que je commençai de suite mon modèle. Je venais de le terminer, lorsqu'un peintre, ami de Michel-Ange, nommé Giuliano Bugiardini *, m'apporta le dessin de TAtlas. Je montrai aussitôt à Giuliano mon petit modèle en cire, qui était tout à fait différent du dessin de Michel-Ange. Federigo et Giuliano décidèrent que je devais suivre mon modèle. Michel-Ange vit mon ouvrage, et il me le vanta au-delà de toute expression. C'était une figure ciselée en métal : sur son dos était le ciel, représenté par une boule de cristal, où j'avais gravé le zodiaque. Elle se détachait sur un fond de lapislazuli. On ne pourrait rien imaginer de plus beau. Au

I. Giuliano Bugiardini, condisciple et ami de Michel-Ange, mourut en i556, à l'âge de soixante-quinze ans. Vasari le représente comme un pauvre compagnon plus que naïf, et poussant à l'excès le contentement de lui-même et l'admiration pour ses propres ouvrages. Quoi qu'il en soit, il a laissé à Bologne et à Florence des ouvrages d'un haut mérite. Si les maîtres les plus illustres de Florence lui sont souvent supérieurs par la richesse de l'invention, l'énergie et l'originalité du style, il est toujours leur égal par la correction du dessin et la beauté de l'exécution. — Voyez Vasari, Vie de Giuliano Bugiardini, t. Vin, p. 179-187. - L. L.

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