‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 59 sur 275 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

ment de prendre les clefs que je lui présentais, et de restituer les joyaux et l'or qui étaient dans ma boutique aux personnes dont il trouverait les noms sur mon livret. Je le priai encore de veiller, avec sa bonté accoutumée, sur ce que je laissais dans ma maison, en lui assurant qu'avant peu de jours il saurait où j'allais. Ce sage jeune homme, qui se doutait pcut-ctrc de la chose, me dit : « Frère, pars vite, écris-moi, et ne sois point inquiet de tes aliaires. » Je suivis son conseil. Jamais je n'ai eu un ami plus fidèle, plus prudent, plus vertueux, plus discret et plus dévoué. Je quittai donc Florence, et me rendis à Rome, d'où je lui écrivis.

Arrivée à Rome. — Absolution d'un petit vol.

A mon arrivée à Rome, je retrouvai une partie de m.es amis. Ils me firent l'accueil le plus cordial. Je m'occupai de suite de travaux, tous lucratifs, mais peu dignes d'être décrits.

Il 3^ avait alors à Rome un vieil orfèvre nommé Raffaello del Moro. Il avait une grande réputation et était fort honnête homme. Il me pria de vouloir bien travailler dans sa boutique, parce qu'on lui avait commandé plusieurs ouvrages très importants, où il y avait beaucoup à gagner. J'y consentis volontiers.

Depuis plus de dix jours déjà j'étais à Rome, et je n'avais pas encore été voir messer Jacopino della Barca, lorsqu'il m'aperçut par hasard. Il m'aborda avec l'air le

plus gracieux, et me demanda depuis combien de temps j'étais arrivé. Je lui repondis qu'il y avait environ quinze jours. Il en fut très irrité, et me dit que je montrais bien peu de respect à un pape qui, trois fois déjà, Pavait chargé de m'écrire dans les termes les plus pressants. Moi, qui avais été encore plus fâché que lui de ce qui s'était passé, je ne soufflai mot, et j'essayai d'avaler ma colère. Cet homme, qui était d'un bavardage effréfîé, lâcha un tel torrent de paroles, que, quand je le vis fatigué, je me bornai à lui dire de me mener chez le pape quand bon lui semblerait. Il me répondit qu'il y était toujours disposé. « Eh bien, lui dis-je. et moi aussi je suis prêt. »

Nous nous acheminâmes donc vers le palais; c'était un jeudi saint. — Lorsque nous fûmes arrivés aux appartements du pape, on nous introduisit sur-le-champ, car on connaissait maestro Iacopino, et moi j'étais attendu. Le pape, étant un peu indisposé, gardait le lit. Près de lui se trouvaient messer Jacopo Salviati et l'archevêque de Capoue'. Le pape témoigna beaucoup de joie en me vovant. Je lui baisai les pieds et je m'approchai de lui le plus révérencieusement possible, en lui donnant à comprendre que j'avais quelque chose d'important à lui communiquer. Il fit un signe de main, et messer Jacopo se retira loin de nous avec l'archevêque. « Très saint père, dis-je aussitôt, depuis le sac de Rome, je n'ai pu ni me confesser, ni communier, parce qu'on me refuse l'absolution. Voici pourquoi. Lorsque je fondis l'or et travaillai à démonter les pierreries, votre Sainteté chargea le Cavalierino de me donner une petite récompense pour

I. Nicolas de Schomberg, archevêque de Capoue depuis i520. — E. F.

Page 1