LIVRE DEUXIÈME
nir de leurs dessins. Dès qu'ils furent arrivés, on nous introduisit. Micheletto et Pompeo déployèrent aussitôt leurs dessins devant Sa Sainteté. Mais les dessinateurs, étrangers à Tart du joaillier, ignorent comment les pierres doivent être placées, et nos deux associés n'avaient pu le leur apprendre attendu que, quand il s'agit d'entremêler les figures avec des pierreries, il faut que le joaillier sache tracer lui-même son dessin, sous peine de ne rien produire de bon : aussi nos habiles gens avaient-ils posé, dans tous leurs dessins, le merveilleux diamant au m.ilieu de la poitrine du Père Éternel. En voyant cela, le pape, qui était un homme de goût, témoigna une joie maligne. Quand il eut regardé une dizaine de dessins, il jeta le reste à terre, se tourna vers moi, qui me tenais à récart, et me dit : « Montre un peu ton modèle. Benvenuto, je veux voir si tu as commis la même erreur que ceiux-là. » Je m'avançai, et j'ouvris une petite boîte ronde oii était renfermé mon modèle. Aussitôt une brillante lumière sembla frapper les yeux du pape, qui s'écria : « Tu aurais été là, dans ma tête, que tu ne l'aurais pas fait autrement; tes rivaux ne pouvaient choisir un meilleur moyen pour se couvrir de honte. » Plusieurs seigneurs s'étant approchés, le pape leur montra la différence qu'il y avait entre les dessins des autres joaiUiers et mon modèle. Lorsqu'il l'eut vanté au point que mes ennemis parurent atterrés, il me dit : « Je pense à une difficulté des plus graves. Benvenuto mio, la cire est facile à travailler, le tout est d'exécuter en or. — Très saint Père, répliquai-je hardiment, si mon ouvrage n'est pas dix fois mieux que mon modèle, je consens à n'en être pas payé. » A ces mots, les seigneurs qui nous entouraient murmurèrent, et affirmèrent que je promettais
ia8 VIE DE BENVENUTO CELLINI.
trop. Parmi eux cependant, se rencontra un savant philosophe qui parla en ma faveur.
tt L'heureuse physionomie de ce jeune homme, dit-il, et les belles proportions de son corps m'assurent qu'il tiendra tout ce qu'il promet, et même davantage. — C'est pour cela que je le crois aussi, r, reprit le pape. Et, ayant appelé son camérier, messer Traiano, il lui ordonna d'apporter cinq cents ducats d'or. En attendant l'argent, le pape examina, de nouveau et plus à loisir, la manière dont j'avais disposé le diamant et Dieu le Père.
Sur le diamant, que j'avais placé exactement au milieu de ma composition, était assis Dieu le Père, dans une attitude dégagée, qui était admirablement en harmonie avec l'ensemble du morceau , et ne nuisait en rien au diamant. Dieu le Père, de sa main droite, donnait sa bénédiction. Le diamant était soutenu par les bras de trois petits anges; j'avais modelé celui du milieu en ronde-bosse, et les deux autres en demi-relief. A l'entour, une foule de petits enfants se jouaient parmi d'autres petites pierreries. Dieu était couvert d'un manteau qui voltigeait et d'où sortaient quantité de petits anges et divers ornements d'un effet ravissant'. Cet ouvrage était en cire blanche, et se détachait sur une pierre noire.
Lorsque le camérier eut apporté l'or, le pape me le remit de sa propre main, et me pria de la manière la plus affable de faire en sorte qu'il pût jouir de ce bijou, et il ajouta que j'y trouverais mon compte.
I. Dans son Traité d'Orfèvrerie, chapitre V, CcUini décrit la méthode qu'il a suivie pour exécuter ce bouton de chape.