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Derniers moments ilu frère de Benvenuto.
Le guet n'était qu'à cinquante pas de nous, parce que Malico, qui le commandait, en avait ramené une partie pour enlever le caporal que mon frère avait tué. Je serrai ma cape autour de moi, et je franchis lestement le court espace qui me séparait de mes adversaires. Je me trouvais tout auprès de Maffeo ; j'aurais certainement réussi à le tuer, car je m'étais adroitement faufilé dans la foule, qui était nombreuse. J'avais même déjà tiré à moitié mon épéc, lorsqu'un de mes meilleurs amis, le jeune et vaillant Berlinghier Berlinghieri, me saisit le bras par derrière. Il avait avec lui quatre jeunes braves qui crièrent à Maffeo : « Sauve-toi, sinon il va te tuer. • — Quel est cet homme ? demanda Maffeo. — C'est le frère de celui que tu vois là, » lui répondirent-ils. Il ne voulut pas en entendre davantage, et se sauva à toutes jambes dans la tour de Nona. « Benvenuto, me dirent ces jeunes gens, c'est pour ton bien que nous t'avons arrêté. Maintenant, allons au secours du malheureux qui bientôt aura cessé de vivre. «
Nous retournâmes donc vers mon frère, que je fis transporter dans une maison. J'appelai aussitôt des médecins. Après s'être consultés, ils n'osèrent lui couper la jambe, ce qui peut-être l'aurait sauvé. Ils se bornèrent à le panser.
A peine avaient-ils achevé cette opération que le duc
Alexandre entra. Il prodigua toutes sortes de caresses à mon frère, qui, possédant encore toute sa connaissance, lui dit : a Signor mio, la seule chose qui m'afflige, c'est que Votre Excellence perd un serviteur que d'autres peuvent surpasser en habileté, mais que personne n'égalera en fidélité et en dévouement à votre personne. » Le duc lui dit qu'il ne fallait songer à rien, et qu'il le connaissait pour un brave et galant homme. Il se tourna ensuite vers quelques-uns de ses gens, et il leur recommanda de ne laisser manquer de rien ce digne serviteur. Après le départ du duc, l'énorme quantité de sang que perdait mon frère sans qu'on parvînt à y remédier, lui bouleversa le cerveau au point que toute la nuit suivante il fut en proie à un terrible délire, excepté au moment où l'on voulut lui administrer la communion. « Vous avez eu raison, dit-il alors, de me confesser à l'avance; maintenant je ne saurais recevoir ce divin Sacrement dans cette machine déjà désorganisée ; souffrez seulement que mes yeux le savourent et le transmettent à mon ame immortelle, qui demande miséricorde et pardon. » Dès qu'il eut achevé ces mots et que Ton eut enlevé le Sacrement, son délire recommença. Il tomba dans les plus violents accès de fureur, et proféra les plus horribles paroles que l'on puisse imaginer; cela dura jusqu'au jour. Au lever du soleil, il se tourna vers moi et me dit : « Frère, je ne veux plus rester ici, parce que ces gens-là me pousseraient à quelque action qui les ferait repentir de m'avoir tourmenté. « En même temps il dégagea ses jambes, que nous avions placées dans une boîte fort pesante, se souleva comme pour monter à cheval ; puis, me regardant en face, il me cria trois fois : a Adieu ! adieu ! adieu ! r, Avec cette dernière parole.
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son àiiic courageuse s'envola. Le soir, vers la vingtdcu.xième heure', il fut, par mes soins, honorablement inhume dans l'église des Florentins. Je lui fis ensuite tailler une superbe pierre tumulaire en marbre, sur laquelle on sculpta des trophées et des bannières.
Je ne dois pas oniettre qu'un de ses amis, lui ayant demandé s'il reconnaîtrait celui qui lui avait tiré cette arqucbusadc, il lui répondit que oui, et lui en donna le signalement. Mon frère avait ttiché que je n'entendisse rien de tout cela, mais je n'en perdis pas un mot. Je raconterai la suite de cette aventure quand il en sera temps.
Épitaphc. — Armoiries des Gellini.
Revenons au tombeau dont j'ai parlé plus haut. Des savants distingués, qui connaissaient mon frère, me donnèrent une épitaphe, en me disant que cet admirable jeune homme la méritait bien. Elle était ainsi conçue :
Francisco Cellino Fiorentino, qui quoci in teneris annis ad loannem Medicem Duccm plures victorias retulit et signiferfiiit, facile documentum dédit quanta: fortitudinis et consilii virfuturus erat , nicrudelisfati, archibuso transfossus, quinto œtatis lustro jaceret. Benvenutus f rater posuit. Obiit die xxvii Maji. MDXXIX.
I. Les Italiens divisent le jour en vinç;t-quatre heures, qu'ils comptent à partir du coucher du soleil.
Il était âge de vingt-cinq ans; son véritable nom était Giovanni Francesco Cellini; mais les soldats ne le connaissaient guère que sous celui de Cecchino del Piffero. Ce fut donc ce dernier que je plaçai au bas de nos armes. Je l'avais fait graver en lettres antiques, qui toutes étaient brisées, à Texception de la première et de la dernière. Les savants qui m'avaient donné Tépitaphe m'en demandèrent la raison. Je leur répondis que les lettres brisées signifiaient que son corps était détruit, et que des deux lettres entières la première faisait allusion à son âme immortelle, ce glorieux présent de Dieu, et la dernière à la renommée qu'il avait conquise par sa valeur. Cette idée obtint beaucoup de succès, et fut depuis souvent reproduite.
Je fis aussi graver sur le tombeau de mon frère les armes des Cellini, mais en y opérant un petit changement. En cflet, à Ravennes , les honorables gentilshommes de la famille (>cllini portent d'azur au lion rampant d'or, tenant un lis de gueules dans la patte dextre, en chef un lambel accompagné de trois petites fleurs de lis d'or. Tel est le véritable blason des Cellini Mon père m'en montra un où il n'y avait que la seule patte de lion avec toutes les autres pièces. Je préfère celui des Cellini de Ravennes. Pour revenir aux armoiries dont j'ornai le tombeau de mon frère, elles renfermaient la patte de lion; mais au lis je substituai une hachette sur un champ écartelé, dans le seul but de me rappeler que je devais le venger.