LIVRE DEUXIEME
Vendetta.
Je m^occLipais sans relâche à terminer le bouton de la chape du pape Clément. Il désirait vivement l'avoir, et me faisait appeler deu.K ou trois fois par semaine pour examiner mon ouvrage, qui lui plaisait de plus en plus. A diverses reprises, il me reprocha de me laisser accabler par la profonde tristesse oià m'avait plongé la mort de mon frère. Un jour, entre autres, m'ayant vu plus abattu et plus sombre que de raison, il me dit : « Benvenuto, j'ignorais que tu fusses devenu fou. Étaistu donc arrivé jusqu'à ce jour sans savoir qu'il n'y a point de remède à la mort ? Tu semblés vraiment courir après elle. » Je pris congé de Sa Sainteté, et je retournai travailler à son bouton de chape et aux coins de la monnaie.
Mon seul délassement était de lorgner, comme une maîtresse, l'arquebusier qui avait tué mon frère. Il avait été autrefois soldat dans les chevau-légers, puis il était entré dans le guet en qualité de caporal des arquebusiers. Ce qui ajouta encore à ma colère, c'est qu'il s'était vanté en disant : « Si je n'avais pas tué ce brave jeune homme, à lui seul il nous aurait bientôt tous mis en déroute de la façon la plus funeste. » M'étant aperçu que la passion de le voir si souvent m'enlevait le sommeil et l'appétit, et me menait dans un mauvais chemin, je me disposai, un soir, à sortir de ce
tourment, sans tenir compte de ce qu'une telle entreprise avait de peu louable. Mon homme demeurait près d'un endroit nommé Torre Sanguigna, à côté de la maison d'une des courtisanes de Rome le plus en vogue, que Ton appelait la signora Antea. Vingt-quatre heures avaient sonné depuis peu, mon arquebusier venait de souper, et se tenait sur le seuil de sa porte, l'épéc à la main. Je m'approchai adroitement de lui, avec un grand poignard semblable à un couteau de chasse. J'espérais d'un revers lui abattre net la tête; mais il se retourna si vivement que mon arme l'atteignit seulement à la pointe de l'épaule gauche et lui fracassa l'os. Il se leva, laissa tomber son épée, et, troublé par la douleur, se mit à courir. Je le poursuivis, le rejoignis en quatre pas et levai mon poignard au-dessus de sa tête, qu'il inclinait très bas, de sorte que mon arme s'engagea entre Tos du cou et la nuque si profondément que, malgré tous mes efforts, je ne pus la retirer.
A ce moment, quatre soldats, le fer au poing, sortirent de la maison d'Antea ; je fus forcé de mettre l'épée à la main pour me défendre contre eux. Je partis en abandonnant le poignard, et, dans la crainte d'être reconnu, je me rendis chez le duc Alexandre, qui demeurait entre la place Navona et la Ritonda. J'allai aussitôt parler au duc, qui me répondit que si j'étais seul, je n'avais qu'à rester tranquille, sans aucune inquiétude. Il me recommanda en même temps d'aller m'occuper de cet ouvrage que le pape désirait tant avoir, et de rester huit jours sans sortir. — Les soldats qui m'avaient attaqué s'étaient emparés du poignard, et racontaient comment la chose s'était passée, et combien ils avaient eu de peine à retirer l'arme du cou