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et lie la tctc du mort qu'ils ne connaissaient pas, lorsque Giovan Bandini survint, et leur dit : « Ce poignard m'appartient, je l'avais prêté à Benvenuto, qui voulait venger son frère. » Les soldats exprimèrent alors un vif regret de leur intervention dans Tallaire, bien que ma vengeance eut été complète.
Plus de huit jours se passèrent sans que le pape me fît appeler conime d'ordinaii-e. Enfin, il m'envoya chercher par ce camérier bolonais dont j'ai déjà parlé. Ce gentilhomme me dit que sa Sainteté savait tout et me voulait beaucoup de bien; il ajouta que je pouvais continuera travailler en paix. Quand je parus devant le pape, il me lança un regard menaçant qui me fit trembler. Mais dès qu'il eut examiné mon ouvrage, son visage commença à se rasséréner, et il me donna de grands éloges, tout en me disant quej'av^ais abattu bien de la besogne en peu de temps. Puis il me considéra en face, et s'écria ; « Maintenant que tu es guéri. Benvenuto, prends soin de ta vie. » Je le compris, et je répondis que je lui obéirais.
J'ouvris de suite, dans les Banchi, une superbe boutique vis-à-vis de celle de Raffaello. Ce fut là que, peu de mois après, je terminai l'ouvrage de Sa Sainteté.
LU
Le Voleur. — Le Barbet. — Les Pierreries du pape.
Le pape m'avait envoyé toutes les pierreries, à l'exception du diamant, qu'il avait été forcé de mettre en gage
chez des banquiers génois. Je n'avais donc que le modèle de ce diamant, mais toutes les autres pierres étaient entre mes mains. J'occupais cinq habiles ouvriers, et, sans compter la commande du pape, j^ctais surchargé de travaux; de sorte que ma boutique renfermait des valeurs considérables en pierreries, en or et en argent. J'avais chez moi un énorme et magnifique barbet, que le duc Alexandre m'avait donné. Il était excellent à la chasse, où il me rapportait les oiseaux et les animaux de toute sorte, que je tuais avec mon arquebuse; de plus, il gardait admirablement la maison. A cette époque, comme je n'étais âgé que de vingt-neuf ans, je pris pour servante une jeune fille dont les formes étaient d'une beauté et d'une élégance extraordinaires. Elle me servait de modèle, et permettait à ma jeunesse de contenter ses appétits charnels. J'habitais en conséquence une chambre fort éloignée de celle de mes ouvriers et de la boutique, et qui communiquait par une petite cachette, à la pièce oli couchait cette jeune servante. Je prenais souvent mes ébats avec elle : aussi, bien que j'aie toujours eu le sommeil le plus léger du monde, m'arriva-t-il quelquefois de dormir profondément, ainsi que cela a lieu ordinairement après l'exercice de la chair. C'est ce qui m'advint une nuit, entre autres, au profit d'un voleur qui, en prétendant qu'il était orfèvre, avait espionné mes allures et lorgné mes pierreries, avec l'intention de me les dérober. Ayant donc crocheté ma boutique, il trouva quantité de petits jo3'aux en or et en argent; mais, pendant qu'il tâchait de forcer quelques cassettes, dans Tespoir de mettre la main sur les pierreries qu'il avait vues, mon chien se jeta sur lui. Le voleur se défendit avec son épée, de sorte que mon fidèle barbet courut plusieurs fois dans la maison jus-
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qu'aux chambres de mes ouvriers qui étaient ouvertes, attendu que Ton était en été. Comme ils n'entendaient pas ses aboiements, il arracha leurs couvertures; puis, les tira par les bras Tun après Fautre, jusqu'à ce qu'il eût réussi à les éveiller. Il leur montra alors le chemin, en aboyant horriblement et en s'élançant en avant. Voyant qu'ils ne voulaient pas le suivre, il harcela tellement ces traîtres qu'ils fermèrent leurs chambres, après lui avoir lancé des pierres et des bâtons, ce qu'ils pouvaient faire, car je leur avais ordonné de garder de la lumière toute la nuit. Le chien, a3^ant perdu l'espérance d'être aidé par ces ribauds, se mit seul à l'œuvre. Il descendit dans la boutique, et, n'y trouvant plus le voleur, le poursuivit et le rejoignit. Il l'attaqua, et déjà lui avait déchiré et enlevé sa cape, lorsque le larron appela à son secours des tailleurs qu'il supplia, au nom de Dieu, de le défendre contre un chien enragé. Ces gens crurent que c'était la vérité et chassèrent le chien avec beaucoup de peine.
Le matin, mes ouvriers, en entrant dans la boutique, virent qu'on l'avait crochetée et que toutes les cassettes étaient brisées. Ils poussèrent aussitôt de tels cris, que j'accourus tout épouvanté. « Ah ! malheureux que nous sommes, me dirent-ils, nous avons été pillés par un voleur qui a tout brisé et tout emporté. » Ces paroles m'atterrèrent au point que je n'eus pas la force d'aller voir si les pierreries du pape étaient encore dans ma caisse. J'étais si ému, que mes yeux ne distinguaient presque plus rien. Je dis à mes ouvriers d'ouvrir eux-mêmes ma caisse, et de voir ce qui manquait parmi les pierreries du pape. Ces jeunes gens étaient tous en chemise. Quand ils eurent ouvert la caisse et aperçu toutes les pierreries
et le bouton de chape, ils s'écrièrent avec joie : « Puisque le bouton et les pierreries y sont, il n'y a pas de mal, quoique ce voleur nous ait tous réduits à notre chemise; car, hier soir, à cause de la grande chaleur, nous nous étions déshabillés dans la boutique. » Le courage me revint aussitôt, je remerciai Dieu, et je dis à mes ouvriers : tt Allez vous habiller de neuf, je payerai tout, car cet événement s'est passé de telle façon que je le regarde comme fort heureux. »
Dans cette affaire, ce qui m'avait causé une frayeur si peu en harmonie avec mon caractère, c'était surtout l'idée que Ton pouvait penser que j'avais imaginé ce vol pour m'emparer des pierreries. En effet, un des favoris du pape et d'autres personnages, tels que Francesco del Nero, le Zana de' Biliotti, son computiste, et l'évêque de Vaison', lui avaient dit : « Très saint Père, comment osez-vous confier des pierreries d'une si grande valeur à un jeune homme qui n'a pas encore trente ans, qui est tout feu, et qui songe plus au.x: armes qu'à son art? » Le pape demanda alors si quelqu'un d'entre eux savait que j'eusse jamais commis des actions capables de leur inspirer des soupçons. Francesco del Nero, son trésorier, répondit : « Non, très saint I^ère, attendu qu'il n'en a encore jamais eu l'occasion. » A cela le pape répliqua : « Je le tiens pour un parfait honnête homme, et si je le voyais commettre une faute, je n'en croirais pas mes propres yeux. » C'était le souvenir subit de toutes ces choses qui m'avait le plus bouleversé.
Aussitôt après avoir ordonné à mes jeunes gens d'acheter des habits, je pris mon ouvrage avec les pierreries