‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 71 sur 275 · I.III · texte numérisé non relu

I.III

La fausse Monnaie.

Pendant que je travaillais continucllementà mon grand ouvrage et pour la Monnaie, on commença à voir circuler à Rome des pièces fausses fabriquées avec mes propres coins. On les porta aussitôt au pape, en essa3^ant de diriger ses soupçons sur moi. Sa Sainteté dit à Jacopo Balducci, le directeur de la Monnaie : « N'épargne au-

i5o Vlh: DE BENVENUTO CELLINI.

cun soin pour trouver le coupable, parce que nous savons que Benvenuto est homme de bien. — Très saint Père, répondit ce traître de directeur, qui était mon ennemi. Dieu veuille qu'il en soit comme vous dites! malheureusement nous avons quelques preuves. » A ces mots. Sa Sainteté se tourna vers le gouverneur de Rome, et lui recommanda de veiller un peu à ce que Ton découvrit le malfaiteur. Peu de jours après, le pape m'envoya chercher. Il amena adroitement la conversation sur les monnaies, et saisit un bon moment pour me dire fort à propos: a Benvenuto, saurais-tu faire de la fausse monnaie?— Je crois, lui répondis-je, que j'en ferais mieux que tous ceux qui s'adonnent à cette vile industrie. En ctVet, les gens qui commettent de telles scélératesses sont pauvres de génie et incapables de se sustenter. Moi, au contraire, mon faible talent me rapporte au-delà de mes besoins; car, chaque matin, avant mon dîner, je gagne au moins trois écus, quand je travaille aux coins de la Monnaie, qu'il a toujours été d'usage de payer ainsi. Cet imbécile de directeur est mon ennemi, parce qu'il voudrait les avoir à meilleur marché. Ce que je gagne par la grâce de Dieu me suffit grandement, et je serais loin de gagner autant en fabriquant de la fausse monnaie. « Le pape me comprit très bien. Il avait ordonné que Ton veillât adroitement à ce que je ne partisse point de Rome, mais il enjoignit aussitôt à ses agents de continuer avec soin leurs recherches, sans plus s'inquiéter de moi ; car il n'aurait pas voulu m'irriter dans la crainte de me perdre. Il chargea spécialement de cette affaire quelques clercs de la chambre, qui s'en occupèrent avec tant d'activité, que bientôt ils mirent la main sur le criminel. C'était un citoyen romain, ouvrier à la Monnaie même

i,i\'iv'K i)i:rxii:MK. i5i

et qui se nommait ('eseri Macherone. On arrêta avec lui un ovolatorc^ de la .Monnaie.

F,e Barbet et le Voleur.

Ce même jour, je passai sur la place Navona, en compagnie de mon superbe barbet. Quand je fus arrivé devant la porte du Bargello, mon chien s'y précipita en aboyant, et se jeta sur un jeune homme qu'un certain Donnino, orfèvre de Parme et ancien élève de Caradosso, avait fait arrêter, parce qu'il avait lieu de le soupçonner de vol. Mon chien faisait de tels efforts pour le mettre en pièces, que les sbires furent touchés de compassion, d'autant plus que cet effronté coquin s'était très bien défendu contre les accusations de Donnino, qui ne semblaient pas suffisamment justifiées. Ajoutez à cela qu'un des caporaux des sbires, qui était Génois, connaissait le père de ce jeune homme; de sorte que, tant à cause du chien que de toutes ces circonstances, on voulait rendre la liberté au prisonnier. Sur ces entrefaites, je m'approchai. Alors mon chien, n'ayant plus peur ni des épées ni des bâtons, se jeta de nouveau sur l'accusé; les sbires me crièrent que, si je n'éloignais pas mon chien, ils le tueraient. Tandis que je le retenais de mon mieux, notre jeune homme, en remettant sa cape, laissa tomber

I. La signification de ce mot, que l'on ne rencontre que dans Cellini, n'a pas été bien comprise jusqu'à présent. « L'ovolatore » est l'ouvrier qui fait le contour des pièces. — E. F.

i52 VIE DE BENVENUTO CEI.LINI.

de son capuchon plusieurs petits paquets de papier que Donnino reconnut pour lui appartenir. De mon côté, ayant aperçu un petit anneau qui était à moi, je dis aussitôt : a Voilà le voleur qui a crocheté et pillé ma boutique : mon chien le reconnaît. ?> Et, en même temps, je lâchai cet intelligent animal. Il bondit de nouveau vers mon voleur, qui implora ma pitié, en promettant de me restituer ce qu'il m'avait volé. En efl'et, dès que j'eus rappelé mon chien, il me remit Tor, Targcnt et les anneaux qu'il avait à moi, et, de plus, vingt-cinq écus. Il se recommanda ensuite à moi. Je lui répondis qu'il devait se recommander à Dieu; que je ne lui ferais ni bien ni mal. Là-dessus je retournai à mes alVaires. Peu de jours après, le faux monnayeur Ccseri Macherone fut pendu dans la rue des Banchi, devant la porte de la Monnaie, On envoya son complice aux galères. Le voleur génois fut pendu dans le Campo-di-Fiorc. Quant à moi, ma réputation d'honnête homme brilla plus que jamais.

Inondation de Rome. — Benvenuto massier apostolique.

J'étais près de terminer mon bouton de chape, lorsque survint cette grande inondation qui couvrit toute la ville de Rome. J'observais ce phénomène à la chute du jour, quand, au moment où vingt-deux heures sonnèrent, les eaux éprouvèrent une crue extraordinaire. Le devant de ma maison et de ma boutique donnait sur les Banchi ; le

Page 1