‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 72 sur 275 · LIVRE DEUXIÈME. i · texte numérisé non relu

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derrière, qui était tourné du coté du mont Giordano, se trouvait élevé de plusieurs brasses. Je pensai d'abord à sauver ma vie, puis mon iionneur. Je pris donc sur moi toutes les pierreries, et je laissai mon ouvrage en or à la garde de mes ouvriers. Je descendis ensuite, jambes nues, par mes fenêtres de derrière, et je traversai les eaux de mon mieux, jusqu'à ce que je fusse arrivé à Monte- Cavallo, où je trouvai messer Giovanni Gaddi, clerc de la chambre, et le peintre Bastiano, de Venise. J'abordai messer Giovanni, et je confiai à ses soins toutes les pierreries : il se conduisit avec moi comme si j'eusse été son frère. Peu de jours après, la fureur des eaux s'étant calmée, je regagnai ma boutique, et, grâce à Dieu et cà mon travail, j'achevai mon bouton de chape avec tant de bonheur qu'il fut regardé comme le plus bel ouvrage que l'on eût jamais vu à Rome'. Je le portai au pape, qui ne pouvait se rassasier de me louer. Il me dit : « Si j'étais un opulent empereur, )e donnerais à mon Benvenuto autant de terrain que sa vue en embrasserait ; mais, comme aujourd'hui nous ne sommes que de pauvres rois déchus, nous nous bornerons à lui donner assez de pain pour satisfaire ses modestes désirs. »

Je laissai le pape débiter toutes ses folles paroles et, lorsqu'il eut fini, je lui demandai une charge de massier qui était vacante. Il me répondit qu'il voulait me donner quelque chose de beaucoup plus important. Je lui repartis que, en attendant, je me contenterais de cette bagatelle pour arrhes. Il se mit à rire et me dit qu'il y

I. Carpani et ses copistes ont assuré que ce bouton, auquel Vasari donne les plus grands éloges, se voit encore aujourd'hui au château de Sant' Agnolo. Le célèbre éditeur Molino, trompé par cette assertion, voulut le faire graver; mais on lui apprit que ce chef-d'œuvre avait malheureusement disparu depuis longtemps. — L. L.

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consentait, mais qu'il ne voulait pas que je fisse de service et qu'il fallait que je m'arrangeasse à ce sujet avec les autres massiers. Il ajouta que, à cette condition, il leur accorderait la grâce qu'ils lui avaient demandée, c'est-à-dire le droit de poursuivre en justice le payement de leurs honoraires. Ainsi fut fait. Cette charge de massier ne me rapportait guère moins de deux cents écus par an.

Le Calice. — L' « Office du plomb. » — Bastiano de \'enise.

J'exécutais pour le pape tantôt un petit ouvrage, tantôt un autre, lorsqu'il me demanda le dessin d'un calice d'une richesse extraordinaire. Je fis ce dessin, et de plus un modèle en bois et en cire. A la place du bouton, j'avais mis trois figurines de bonne grandeur. Elles étaient en ronde-bosse et représentaient la Foi, l'Espérance et la Charité. Elles correspondaient à trois bas-reliefs circulaires, qui ornaient le pied du calice. L'un renfermait la Nativité du Christ, l'autre la Résurrection ; le troisième saint Pierre crucifié, la tète en bas, ainsi que cela m'avait été ordonné.

Je travaillais activement à cet ou\rage. Le pape désirait souvent le voir, mais je m'aperçus qu'il avait complètement oublié de me rien donner. Un soir donc, je lui demandai un '< office du plomb' " qui était vacant. Ce

I. L'office du plomb était à la cour de Rome la charge du sceau de la chancellerie. — E. F,

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bon pape, ne se souvenant plus de Tadmiration frénétique qu'il nì'avait témoignée lorsque j'eus achevé son bouton de chape, médit: « L'office du plomb rend plus de huit cents écus, de sorte que, si je te le donnais, tu te frotterais le ventre, ton beau talent se perdrait, et je serais blâmé. » Je lui ripostai vivement : « Les chats de bonne race chassent mieux les souris, quand ils sont grassement nourris que quand ils sont affamés; de même les gens de bien et de talent travaillent mieux quand ils sont dans Tabondance. Que Votre Sainteté le sache, les princes, en les enricliissant, arrosent et vivifient le génie qui, dans le cas contraire, languit maigre et chétif; que Votre Sainteté sache encore que je ne lui ai point demandé cet office avec Tespoir de Tobtenir. N'ai-je pas été trop heureux d'avoir cette pauvre charge demassier ? comment aurais-je pu compter sur autre chose ? Votre Sainteté fera bien, puisqu'elle me refuse cet office, de le donner à un homme de talent qui en soit digne, et non à un âne qui se frotterait le ventre, comme dit Votre Sainteté. Suivez le bon exemple du pape Jules, qui donna cet office à l'illustre architecte Bramante'. » Là-dessus je tirai ma révérence, et je partis furieux.

Aussitôt le peintre Bastiano de Venise s'avança et dit :

I. Bramante naquit en 1444, à Monte-Asdrualdo, et mourut en 1514. Peintre, ingénieur, architecte, poète, musicien, anatomiste et mathématicien, il donna des preuves de ses talents variés dans la plupart des villes de la Lombardie, jusqu'à ce qu'étant allé à Milan, il résolut de se livrer tout entier à l'architecture. Il fut assez heureux pour trouver en Jules II un protecteur capable d'utiliser sa prodigieuse activité et ses vastes études. Ses innombrables et à jamais admirables conceptions architecturales se refusent à une courte analyse. Qu'il nous suffise de dire qu'il a droit à revendiquer une des plus larges parts dans ce grand travail de rénovation que les plus beaux génies opérèrent au xve siècle dans toutes les directions. — Voyez Vasari, Vie de Bramante, t. IV, p. 90 et suiv. — L. L.

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« Très saint Père, si Votre Sainteté destine ce poste à un homme qui cultive les arts, auxquels je me suis voué comme elle le sait, je la prie de m'en trouver digne. — Ce diable de Benvenuto, s'écria le pape, ne peut souffrir une remontrance. J'étais disposé à lui accorder sa demande, mais il a tort d'être aussi fier avec un pape. Maintenant je ne sais plus que faire. » L'évêque de Vaison se mit alors à intercéder en faveur de Bastiano. « Très saint Père, dit-il. Benvenuto est jeune, une épée lui va beaucoup mieux qu'un froc de moine. Que Votre Sainteté daigne jeter son choix sur ce digne Bastiano ; elle pourra peut-être trouver pour Benvenuto quelque autre chose qui lui conviendra davantage. » Le pape se tourna aussitôt vers messer Bartolommeo Valori et lui dit : « Lorsque vous rencontrerez Benvenuto, dites-lui de ma part que c'est à lui que le peintre Bastiano est redevable de l'office du plomb, et qu'il peut compter qu'il aura le premier office important qui sera vacant. Vous ajouterez qu'en attendant, il doit s'appliquer c\ bien faire et à terminer mes ouvrages. »

Le lendemain, vers les deux heures de la nuit, je rencontrai près de la Monnaie messer Bartolommeo Valori. Il était précédé de deux torches, et se rendait précipitammeent chez le pape, qui l'avait demandé. Au salut que je lui fis, il interrompit sa course, m'appela et me répéta amicalement tout ce que Sa Sainteté l'avait chargé de me transmettre. Je lui assurai que j'achèverais mon ouvrage avec tout le soin imaginable, mais sans le moindre espoir d'obtenir jamais rien du pape. Messer Bartolommeo m'adressa des reproches et me dit qu'il n'était pas convenable de répondre ainsi aux offres d'un pape. Je lui répliquai que je serais un fou, si je répondais au-

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