‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 74 sur 275 · I.I\'RK DKUXnCME. i5(j · texte numérisé non relu

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navaiil je ne \ ÎL'iidrai plus ici, à moins que vous ne m'y fassiez trai'ncr par vos sbires. « Le cardinal me députa alors plusieurs personnes, avec mission de me persuader que je devais travailler, et aller lui montrer mon ouvrage. « Dites à monsignor qu'il m'envoie des oignons, s'il veut que je (inisse ma cipollata. » Telle fut la seule réponse que l'on put obtenir de moi : aussi désespéra-t-il si bien de sa cause, qu'il y renonça.

Sa Sainteté revint de Bologne, et de suite s'cnquit de moi, attendu que le cardinal lui avait écrit pis que pendre sur mon compte. Le pape, au comble de la fureur, m'expédia ordre d'aller le trouver avec le calice. J'obéis. Durant le séjour de Sa Sainteté à Bologne, il m'était tombé sur les 3'eux une fluxion si douloureuse, que la vie m'était presque intolérable. Ce fut le principal motif qui m'empêcha de continuer mon ouvrage. Le mal empira au point que je craignis de perdre la vue. J'étais même arrivé à calculer ce qu'il me faudrait pour vivre, dans le cas oi^i je resterais aveugle. Tout en me rendant chez le pape, je ruminais comment je m'excuserais de ne m'être point occupé de mon travail. J'espérais que, pendant qu'il l'examinerait, je pourrais lui exposer mes raisons; mais il en arriva autrement. En effet, dès qu'il me vit, il me dit rudement : « Donne cet ouvrage. Est-il fini?» Je le lui montrai. Aussitôt sa colère augmenta de plus belle, et il me cria : « En vérité de Dieu! je te déclare, à toi qui fais profession de ne tenir compte de personne, que, si ce n'était par respect humain, je te ferais jeter par les fenêtres avec ton ouvrage. » Voyant que le pape était devenu comme une bête féroce, je ne songeai qu'à décamper. Tandis qu'il continuait ses menaces, je fourrai le calice sous ma cape, et je mur-

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murai entre mes dents : « Le monde entier ne saurait forcer un aveugle à exécuter de tels ouvrages! » Le pape, élevant de plus en plus le verbe, reprit : « Viens ici! Que dis-tu? » Je fus d'abord tenté de me précipiter au bas des escaliers, mais bientôt j'adoptai un autre parti. Je me jetai à genoux, et je me mis à crier aussi haut que lui : « Suis-je donc en état de travailler, si une maladie m'a rendu aveugler — Tu as cependant vu clair pour venir ici, me répliqua-t-il ; je crois qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que tu me contes là. » Sa voix s'étant radoucie, je lui répondis : « Que Votre Sainteté le demande à son médecin : elle reconnaîtra que c'est la vérité. — Nous examinerons plus à loisir, dit-il, s'il en est ainsi. » M'apercevant alors qu'il était disposé à m'écouter, j'ajoutai : a Je crois que le cardinal Salviati est seul cause de cette cruelle maladie; car, aussitôt après le départ de Votre Sainteté, il m'envoya chercher, et, quand je fus arrivé, il appela mon travail une cipollata^ et me menaça de me le faire finir sur une galère. Ces outrages me bouleversèrent au point que je sentis à l'instant mon visage s'enflammer, et mes yeux devinrent si brûlants que je ne pus trouver mon chemin pour retourner chez moi. Peu de jours après, deux cataractes me tombèrent sur les yeux, et je restai complètement privé de la lumière ; de sorte que, depuis le départ de Votre Sainteté, il m'a été impossible de faire la moindre chose.» En achevant ces mots, je me relevai et je me retirai. J'appris ensuite que le pape dit alors : « On peut conférer une fonction à un homme, mais on ne saurait lui donner en même temps la prudence. Je n'avais pas ordonné au cardinal d'aller si loin. S'il était vrai que Benvenuto eût mal aux yeux, ce que je saurai par mon mé-

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dccin, il laudraii le traiter avec quelques ménagements.» Un personnage aussi distingue par son mérite que par sa noblesse, et qui se trouvait dans les bonnes grâces du pape, lui demanda qui j'étLiis : « Très saint Père, lui ditil, je vous adresse cette question parce que je vous ai vu, dans la même minute, transporté de la plus violente colère, puis saisi de la plus profonde compassion. Je désire encore savoir quel est cet homme, parce que, s'il mérite qu'on s'occupe de lui, je lui enseignerai un secret qui le délivrera de sa maladie. « Le pape lui répondit: « C'est le plus habile homme qu'il y ait jamais eu dans sa profession; un jour que nous serons ensemble, je vous montrerai ses merveilleux ouvrages, et je vous le ferai connaître. Je serais enchanté que vous pussiez lui être utile. » Trois jours plus tard, le pape m'envoya chercher, après dîner. Le gentilhomme dont je viens de parler était avec lui. Dès que je fus arrivé, Sa Sainteté demanda mon bouton de chape. Pendant ce temps, je tirai mon calice, et le gentilhomme s'écria qu'il n'avait jamais rien vu d'aussi admirable. On apporta ensuite le bouton, qui l'étonna bien plus encore. Il dit alors, en me regardant en face : « Il est cependant bien jeune, pour avoir un si grand talent; il ne s'arrêtera pas là. » Puis, il me demanda comment je m'appelais. « Benvenuto est mon nom, lui répondis-je. — Cette fois, dit-il, je serai bien venu pour toi. Prends des bluets avec la tige, la fleur et la racine tout ensemble, fais-les infuser à petit feu^ puis bassine-toi les yeux plusieurs fois par jour avec cette eau, et tu guériras certainement; mais purge-toi d'abord, et continue à te servir de l'infusion. » Le pape m'adressa ensuite quelques paroles bienveillantes, et je m'en allai presque content.

Le mal de Naples. — Remède et guérison. *

Cette maladie n'était pas une fable; mais je crois que je Tavais gagnée avec cette jeune et jolie servante que j'avais lorsque je fus volé. Ce mal de Naples ne se déclara qu'au bout de plus de quatre mois; puis, tout d'un coup, il me couvrit entièrement le corps. Il ne ressemblait point à celui que l'on voit d'ordinaire. J'étais plein de petites ampoules rouges, de la dimension d'un quattrino. Les médecins ne purent jamais se persuader que ce fût le mal de Naples, et cependant je leur avais expliqué comment je croyais qu'il m'était venu. Je me médicamentais à leur guise, et je n'en éprouvais aucun bien. A la fin je résolus d'avoir recours au bois', contre l'avis des meilleurs médecins de Rome. Je le prenais en m'astreignant à la diète la plus sévère que l'on puisse imaginer. Bientôt ma santé s'améliora au point que, dans l'espace de cinquante jours, je fus guéri et sain comme un poisson. L'hiver approchait. Afin de me distraire un peu, après les souffrances que j'avais endurées, je me mis à chasser à l'escopette. Je m'exposais au vent, à la pluie, et m'enfonçais au milieu des marais : de sorte qu'au bout de quelques jours, mon mal reparut avec cent fois plus de violence qu'auparavant. Je me remis entre les mains des médecins, j'exécutai leurs prescriptions, et j'allais de pis en pis. La fièvre m'ayant saisi, je

' Probablement le bois de Gayac.

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me disposai à reprendre le bois. Les médecins s'y opposaient et m'assuraient que, si j'y touchais pendant que j'avais la fièvre, je mourrais en huit jours. Cependant je ne voulus point les écouter. Je suivis le régime que j'avais déjà observé, et lorsque j'eus bu quatre jours consécutifs de cette bienheureuse eau de bois, je me trouvai complètement délivré de la fièvre. Je commençai à éprouver une énorme amélioration. Tout en prenant mon bois, je travaillais aux modèles de mon ouvrage. De ma vie je ne fis et n'inventai de plus belles choses que pendant le temps où je gardai cette entière abstinence. Au bout de cinquante jours je fus parfaitement guéri. J'apportai ensuite tous mes soins à consolider ma santé. Lorsque je fus sorti de cette diète aussi longue que sévère, je me trouvai net de toute maladie, comme si je fusse revenu au monde. Malgré le plaisir que je prenais à affermir une santé si désirée, je ne laissais pas cependant de travailler et à mon calice et aux coins de la Monnaie autant que je le devais.

L'orfèvre Tobbia. — La Corne de licorne. — Pompeo de Milan.

Le cardinal Salviati, qui me détestait si cordialement, comme on l'a vu, avait été nommé légat de Parme. Dans cette ville on arrêta un orfèvre milanais, appelé Tobbia, que l'on condamna à la corde et au feu, pour crime de fausse monnaie. Le légat, ayant entendu parler de ce Tobbia comme d'un artiste du plus grand talent, ordonna de suspendre l'exécution et écrivit ensuite au pape

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qu'il avait entre les mains le plus grand orfèvre du monde. Il ajouta que cet homme avait été cor.damnc à être pendu et brûlé, mais que c'était un pauvre diable d'une telle simplicité, qu'il assurait avoir consulté son confesseur, qui, à Ten croire, lui aurait donné permission de fabriquer de la fausse monnaie. « Si vous faites venir ce grand artiste à Rome, continuait le légat, vous rabattrez l'orgueil de votre Benvenuto, et je suis très certain que les ouvrîiges de ce Tobbia vous plairont infiniment plus. » Le pape répondit donc qu'on eût à l'envoyer de suite à Rome.

Quand ce Tobbia fut arrivé. Sa Sainteté nous appela tous les deux et nous commanda un dessin pour une corne de licorne, la plus belle qu'on eût jamais vue : on Tavait pa3'^ée dix-sept mille ducats di Camera. Le pape, qui la destinait au roi François I", voulut d'abord qu'on la montât richement en or, d'après l'un des dessins qu'il nous avait demandés. Dès qu'ils furent achevés, chacun de nous apporta le sien au pape. Celui de Tobbia représentait un candélabre, auquel cette belle corne se serait adaptée comme une bougie. Le pied du candélabre était formé de quatre petites tètes de licorne de la composition la plus simple, de sorte que je ne pus m'empêcher de rire sous cape. Le pape s'en aperçut, et me dit : a Montre-moi ton dessin. « C'était une seule tête de licorne d'une beauté sans égale, car elle tenait à la fois de la tête du cheval et de celle du cerf, et je l'avais enrichie d'ornements d'une telle élégance, qu'à la première vue tout le monde m'adjugea la palme. Malheureusement, ce concours avait lieu devant des Milanais de haute importance, lesquels dirent au pape : « Très saint Père, vous envoyez en France un splendide présent : sachez

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que les Français sont des hommes grossiers, incapables de comprendre le mérite du travail de Benvenuto. Ils aimeront bien mieux cette espèce de fiole, qui sera exécutée plus promptement. Benvenuto achèvera votre calice; vous aurez ainsi deux morceaux terminés en même temps, et ce pauvre diable, que vous avez fait venir, ne restera pas sans ouvrage. » Le pape, qui désirait avoir son calice, suivit très volontiers le conseil de ces Milanais. Le lendemain, il commanda donc à Tobbia la garniture de la corne, et il m'envoya dire par le maître de sa garderobe que je devais m'occuper de terminer le calice. Je répondis : « C'est mon plus vif désir, et j'aurais déjà facilement fini ce bel ouvrage, s'il n'eût point été en or; mais, puisqu'il est en or, il faut que Sa Sainteté me donne de ce métal, si elle veut que je puisse le mener à fin. — Ah çà, me répliqua ce rustre de courtisan, ne va pas demander de l'or au pape, sinon tu le mettras dans une telle colère, que malheur ! malheur à toi ! — Messer, lui repartis-je, vous et votre seigneurie, enseignez-moi donc un peu la manière de faire du pain sans farine; cet ouvrage se finira de même sans or. » Mon homme, s'apercevant que je me moquais de lui, me menaça d'informer Sa Sainteté de tout ce que j'avais dit, et il n'y manqua pas. Le pape fut transporté de fureur^, et dit qu'il voulait voir si je serais assez fou pour ne pas terminer son calice. Il attendit deux mois, pendant lesquels, loin de rester les bras croisés, comme je l'avais promis, je travaillai continuellement et avec amour. Enfin le pape, ne me voyant point paraître, commença à se montrer sérieusement irrité contre moi, et jura qu'il me châtierait de façon ou d'autre. Il proféra cette menace en présence de son joaillier Pompeo, de Milan, proche parent

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d'un certain messer Traiano, le favori de Sa Sainteté. Pompeo etTnesser Traiano, d'un commun accord, dirent au pape : « Si Votre Sainteté retirait la Monnaie à Benvenuto, peut-être songerait-il à terminer le calice. — Le remède serait pire que le mal, répondit le pape; d'abord, je serais mal servi à la Monnaie, à laquelle je tiens tant; ensuite, je n'aurais assurément jamais le calice. » Les deux Milanais, certains des mauvaises dispositions du pape à mon égard, ne perdirent pas courage, et se remuèrent si bien, qu'à la fin il m'enleva la Monnaie, pour la donner à un jeune Pérugin, qui était connu sous le surnom de Fagiuolo'. Pompeo vint m'annoncer, de la part du pape, que Sa Sainteté m'avait ôté la Monnaie, et que, si je ne finissais pas le calice, elle me retirerait encore autre chose. « Dites à Sa Sainteté, lui répondis-je, que, dans cette affaire, la perte est pour elle et non pour moi ; il en sera de même pour le reste ; et, quand Sa Sainteté voudra me rendre la Monnaie, je ne la reprendrai à aucun prix. » Ce misérable n'eut rien de plus pressé que d'aller répéter au pape toutes ces choses, auxquelles il eut soin de mêler un peu du sien. Huit jours après, le pape chargea le même messager de me dire qu'il ne voulait pas que je terminasse le calice et que j'eusse à le livrer tel qu'il était. Je répondis à ce Pompeo : 'c Cela n'est pas une chose que l'on puisse m'enlever comme la Monnaie. J'ai reçu de Sa Sainteté cinq cents écus ; je les rendrai de suite; mais, quant à mon ouvrage, j'en ferai ce qu'il me plaira. » Pompeo courut rapporter cela au pape avec d'autres propos mordants, que j'avais à bon droit adressés à lui-même.

I. Vasari cite Girolamo Fagiuoli comme ciseleur, mais il dit qu'il était de Bologne et non de Pérouse. — (Vasari, t. VIII, p. i(jq.)

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