LIVRE DEUXIÈME
volontiers, car je suis curieux de savoir comment est faite la foi d'un pape. »
J'envoyai donc chercher le calice, et je le confiai au gouverneur, après Tavoir scellé, comme il avait été convenu. Le gouverneur, ainsi qu'il me le raconta luimême, le porta chez le pape, qui, après avoir tourné et retourné la boîte entre ses doigts, lui demanda s'il avait vu le calice. Le gouverneur déclara qu'il avait été scellé en sa présence, et il ajouta qu'il lui avait paru merveilleux. Le pape s'écria aussitôt: « Dites à Benvenuto que les papes ont le pouvoir de lier et de délier des choses plus importantes que celle-ci. » Et, pendant qu'il prononçait CCS paroles, il ouvrit brusquement la boîte en brisant les cordes et le cachet qui la fermaient. Il examina attentivement mon travail, et le montra ensuite à l'orfèvre Tobbia, qui l'admira beaucoup. Le pape lui demanda alors s'il se sentait capable d'en faire autant. Sur sa réponse affirmative, il lui enjoignit de s'y conformer exactement; puis, il se tourna vers le gouverneur, et dit : a Voyez si Benvenuto veut nous laisser ce calice, tel qu'il est; s'il y consent, on le lui payera tout ce que d'habiles experts l'estimeront; s'il préfère le terminer lui-même, qu'il prenne un terme; dans ce cas, vous lui accorderez toutes les facilités raisonnables qu'il exigera. — Très saint Père, répondit le gouverneur, le caractère terrible de ce jeune homme m'est connu. Veuillez donc m'autoriser à le gourmander à ma façon. » Le pape le lui permit, tout en ajoutant qu'il était certain qu'il empirerait encore les choses, et il le chargea, si je continuais à me montrer intraitable, de m'ordonner de porter ses cinq cents écus chez son joaillier Pompeo.
Dès que le gouverneur fut de retour, il me fit appeler
dans sa chambre, et me dit, en me lançant un regard de sbire : « Les papes ont pouvoir de lier et de délier tout ici-bas, et ce qu'ils font est à Tinstant sanctionné par le ciel. Voilà ton ouvrage, qui a été décacheté et examiné par Sa Sainteté. — Grâces soient rendues à Dieu ! m'écriai-je aussitôt : maintenant je sais comment est faite la foi des papes ! « Le gouverneur s'épuisa alors en brutales bravades; mais, voyant qu'elles ne produisaient aucun effet, il désespéra tout à fait du succès, et reprit sur un ton un peu plus doux : « Benvenuto, je suis désolé que tu ne veuilles pas comprendre tes intérêts ; puisqu'il en est ainsi, remets, quand il te plaira;, les cinq cents écus chez Pompeo. » Là-dessus je repris mon ouvrage, je m'en allai, et je portai immédiatement à Pompeo les cinq cents écus.
Le pape pensait que, par pénurie ou pour tout autre motif, je ne restituerais pas si promptement cet argent, et il espérait me rattacher à son service : aussi, quand il vit arriver Pompeo, les écus en main et le sourire sur les lèvres, l'accueillit-il avec des injures, en se lamentant de ce que l'affaire avait tourné de cette façon. « Va, ditil ensuite à Pompeo, va trouver Benvenuto à sa boutique ; fais-lui toutes les caresses que te suggérera ton ignorante bêtise, et dis-lui que, s'il veut terminer son ouvrage et en faire un reliquaire, où l'on enfermera le Corpus Domini quand j'irai à la procession, je lui octroierai toutes les facilités qu'il demandera, pourvu qu'il travaille. »
Pompeo vint, m'appela hors de ma boutique, et me répéta toutes les paroles du pape en m'accablant de ses maussades caresses d'âne. Je lui répondis sur-le-champ : « Il n'y a rien au monde que je désire plus que de re-