LIVRE TROISIÈME
alors : « Ces créatures sont toutes au-dessous de nous, et ce que tu vois n'est que de la fumée et de Tombre ; ainsi, lève les yeux. » A peine m'eut-il obéi, qu'il reprit : « Tout le Colisée brûle et le feu vient sur nous. » Puis, il se cacha le visage dans ses mains, et répéta qu'il était mort et qu'il ne voulait plus rien voir. Le nécromant se recommanda à moi, et me supplia de tenir ferme et de faire brûler de i'assa-fœtida. Je me tournai donc vers Vincenzio Romoli, et je lui dis de jeter vite de I'assafœtida sur le feu. Tout en parlant, je regardai Agnolino Gaddi. Il était si épouvanté que les yeux lui sortaient de la tête et qu'il semblait être plus qu'à demi mort. « Allons, Agnolo, lui dis-je, il ne s'agit pas d'avoir peur ici, il faut s'employer et nous aider ; ainsi, mets promptcment de I'assa-fœtida sur les charbons. •» Alors Agnolo, en voulant se mouvoir, lâcha une pétarade avec accompagnement d'une telle abondance de bran, que I'assafœtida eut un effet beaucoup moins efficace. A ce bruit et à cette affreuse puanteur, l'enfant se hasarda à lever la tête. En m'entendant rire, il se rassura un peu, et dit que les démons commençaient à opérer précipitamment leur retraite. Nous restâmes ainsi jusqu'au moment 0Ì1 matines sonnèrent. L'enfant nous dit qu'il n'apercevait plus que quelques démons, et à une grande distance. Enfin, dès que le nécromant eut accompli le reste de ses cérémonies, quitté son costume, et ramassé un gros tas de livres qu'il avait apportés, nous sortîmes tous du cercle, en nous pressant l'un contre l'autre, surtout l'enfant qui était faufilé au milieu de nous, et avait saisi le nécromant par sa robe, et moi par ma cape. Pendant que nous cheminions vers la rue des Banchi pour regagner nos demeures, il assurait que deux des démons
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qu'il avait vus dans le Colisée gambadaient devant nous, et couraient tantôt sur les toits, tantôt sur le sol. Le nécromant jurait que, depuis qu'il avait mis le pied dans un cercle magique, il ne lui était jamais arrivé rien d'aussi extraordinaire. Il essaya ensuite de me déterminer à me joindre à lui pour consacrer un livre qui devait nous procurer des richesses incalculables, nous fournir les moyens de forcer les démons à nous indiquer les endroits où sont cachés les trésors que la terre recèle dans son sein, ce qui, de toute nécessité, nous rendrait puissamment riches. Il ajoutait que les affaires d'amour n'étaient que vanités et folies, et n'aboutissaient à rien. Je lui répondis que, si j'étais versé dans les lettres latines, je me consacrerais très-volontiers à cette œuvre. Il redoubla d'instances en m'assurant que les lettres latines ne me serviraient à rien, et que, s'il avait voulu, il se serait associé bien des gens qui les possédaient à fond ; mais qu'il n'avait jamais vu personne d'une fermeté égale à la mienne, et que je devais adopter le parti qu'il me conseillait. Tout en causant ainsi, nous gagnâmes notre logis. Toute la nuit, chacun de nous ne rêva que. diables.
Hésitations.
Comme chaque jour je revoyais le nécromant, il ne manqua pas de renouveler ses sollicitations pour m'en-
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traîner dans son entreprise. Je lui demandai combien de temps elle exigerait pour être menée à (in, et où il faudrait aller. Il me répondit qu'un mois serait plus que suffisant et que Tendroit le plus convenable était la montagne de Norcia, bien qu'un de ses maîtres eût consacré non loin de Tabbaye de Farfa; « mais il y a rencontré, ajouta-t-il, des difficultés que nous ne trouverions pas dans la montagne de Norcia; et les paysans de Norcia sont des gens sûrs, qui ont déjà quelque habitude de ces choses, et qui, au besoin, peuvent être d'un grand secours. » Ce prêtre nécromant fut si persuasif, que j'étais réellement disposé à faire ce qu'il désirait.
Cependant je lui dis que je voulais d'abord finir les médailles que j'avais commencées pour le pape. Je n'avais confié ce secret qu'à lui seul, en le priant de ne le divulguer à personne. Toutefois, je lui demandais continuellement s'il croyait que je me trouverais avec ma Sicilienne Angelica à l'époque annoncée par les démons ; car ce moment était proche, et j'étais fort étonné de ne point entendre parler d'elle. Le nécromant me répondit que notre réunion aurait infailliblement lieu, parce que les démons ne manquent jamais à d'aussi solennelles promesses; et il ajouta que cependant je devais rester l'œil ouvert, et me tenir en garde contre un malheur qui me menaçait. Il me recommandait aussi de rassembler mes efTorts pour supporter quelque chose d'irritant pour mon caractère, et dont les conséquences seraient très dangereuses; et enfin, il m'assurait que si j'allais avec lui consacrer ce livre, j'éviterais ce grand péril, et que je ferais ainsi son bonheur et le mien. Je commençais à avoir plus que lui envie de tenter l'entreprise. Néanmoins, je lui dis qu'il était venu à Rome un certain
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maestro Giovanni, de Castel-Bolognese', qui était très habile dans Tart de graver les médailles en acier; que mon plus vif désir était de concourir avec ce vaillant homme, et que, si je sortais victorieux de cette lutte, j'espérais tuer par ce moyen mes ennemis, bien plus sûrement qu'avec Tépée. Cela ne l'empêchait pas de retourner incessamment à la charge. " De grâce, Benvenuto mio, me répétait-il, viens avec moi, et fuis un grand péril dont je te vois menacé. » Mais j'avais absolument arrêté que je finirais d'abord ma médaille. Bien que nous fussions près de la fin du mois, je ne songeais plus ni à Angelica ni à autre chose, tant j'étais épris de ma médaille et absorbé par mon travail.
Rixe avec ser Benedetto.
Un jour, j'eus occasion d'aller de ma maison à ma boutique à une heure inaccoutumée, vers le moment des vêpres. Cette boutique était située dans la rue des Banchi; je m'y rendais rarement, attendu que je laissais le soin de toutes les affaires à mon associé Felice. J'y
I. Giovanni Bernardi, de Castel-Bolognese, est un des plus célèbres graveurs du xvi^ siècle. Il travailla pour le duc de Ferrare, les cardinaux Farnese, Médicis et Salviati, le pape Clément \'I1 et l'empereur Charles-Quint. Ses camées, ses cristaux, ses médailles, dont l'énumération serait trop longue, sont justement vantés, t Tous ses ouvrages, dit Vasari, son biographe, sont d'une beauté rare, et néanmoins ont été conduits à fin avec une célérité étonnante. » — Il mourut en i535, à à r<^ge de soixante ans. — Voy. Vasari, Vie de Giovanni, de Castel- Bolognese, t. VIII, p. ij'Jet suiv.