‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 89 sur 275 · I.IVRK TROISIÈME · texte numérisé non relu

I.IVRK TROISIÈME

et, oubliant cntièrcnicnl les mortelles injures que j'avais reçues de Pompeo, je m'armai de pied en cap et je me rendis à Saint-Pierre, où je baisai les pieds du pape défunt, non sans verser des larmes.

Je retournai ensuite dans la rue des Banchi pour voir les rassemblements tumultueux qui se forment dans les circonstances de ce genre.

J'étais assis avec plusieurs de mes amis, lorsque vint à passer Pompeo au milieu d'une douzaine d'hommes bien armés. Quand il fut vis-à-vis de moi, il s'arrêta un peu, comme s'il eût voulu me chercher noise. Mes amis, jeunes gens braves et résolus, m'invitèrent à dégainer; mais je considérai que, si je mettais l'épée au vent, il en arriverait malheur à maintes personnes qui n'étaient pour rien dans la querelle, et je jugeai qu'il valait mieux n'exposer que moi au danger. Pompeo, après être resté là le temps de dire deux Are Maria^ se mit à ricaner et s'éloigna suivi de ses compagnons, qui l'imitèrent en secouant la tête et en faisant toutes sortes de bravades. Mes amis voulaient prendre part à la dispute, mais je leur signifiai vertement que j'étais homme à savoir mener moi-même mes querelles à fin; que je n'avais nul besoin de plus braves que moi, et qu'ainsi chacun eût à se mêler de ses affaires. Ils se retirèrent assez fâchés et en murmurant contre moi. Parmi eux se trouvait mon meilleur ami, Albertaccio del Bene, frère d'Alessandro et d'Albizzo. Il réside aujourd'hui à Lyon, où il possède une fortune énorme. C'était le plus admirable et le plus intrépide jeune homme que je connusse. Il m'aimait autant que lui-même et il savait bien que, si je montrais de la patience, ce n'était point par pusillanimité d'âme, mais par excès de bravoure, car il me connaissait

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parfaitement : aussi, en réponse à ce que j'avais dit, me pria-t-il de l'appeler à participer à tout ce que je ferais. « Albcrtaccio, mon plus cher ami, lui répliquai-je, le temps viendra où j'aurai besoin de votre assistance; mais à présent, si vous m'aimez, ne vous inquiétez pas de moi; songez seulement à vous, et partez promptement comme les autres, car il n'y a pas d'instants à perdre. » — Tout cela fut dit très vite.

Mort de Pompeo.

Pendant ce temps, mes ennemis, qui s'étaient dirigés à pas lents vers la Chiavica, arrivèrent à un carrefour oij se croisent plusieurs rues qui conduisent en différents quartiers de la ville. La maison de mon ennemi Pompeo était située dans la rue qui va droit au Campo di Fiore. Il entra chez cet apothicaire qui demeurait au coin de la Chiavica, et il y fut retenu un moment par quelques affaires ; on m'assura bien qu'il y resta pour se vanter des bravades qu'il cro3'ait m'avoir faites, mais de toutes façons ce fut pour son malheur. En effet, précisément à l'instant où j'arrivais à l'encoignure de la Chiavica, il sortait de la boutique de l'apothicaire, ses bravi ouvraient leurs rangs et le recevaient au milieu d'eux. Je pris un petit poignard bien affilé, je passai à travers les bravi et je saisis mon homme avec tant de vivacité et de présence d'esprit, qu'aucun de ses acolytes ne put le

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secourir. Je le tirai à moi pour le frapper au visage; mais la frayeur lui fit détourner la tête, de sorte que je le piquai exactement au-dessous de roreillc. Je ne donnai que deux coups seulement, car au second il tomba mort. Je n'avais jamais eu l'intention de le tuer; mais, comme Ton dit, on ne mesure pas les coups. De la main gauche, je repris mon poignard, et de la droite je tirai mon épée pour défendre ma vie; mais tous ces bravi coururent au cadavre et ne pensèrent nullement à m'attaquer.

Je m'éloignai donc seul par la rue Giulia, en ruminant où je pourrais me réfugier. Quand je fus à trois cents pas, Torfèvre Piloto, mon grand ami, me rejoignit et me dit : « Frère, puisque le mal est fait, songeons à te sauver. — Allons, lui répondis-je, chez Albertaccio del Bene, car je Pai averti tout à l'heure que je ne tarderais pas à avoir besoin de lui. »

Dès que nous fûmes arrivés chez Albertaccio, on m'accabla de témoignages d'amitié, et les jeunes gens distingués de toutes nations, excepté la milanaise, qui habitaient le quartier des Banchi^ accoururent mettre leur vie à ma disposition. Messer Luigi Ruccellai m'envoya offrir ses services : beaucoup d'autres seigneurs imitèrent son exemple. Tous s'accordaient à me féliciter, car il leur semblait que ce Pompeo m'avait par trop molesté, et ils étaient fort étonnés que j'eusse pu souffrir autant d'injures.

Le cardinal Cornano.

Le cardinal Cornaro, ayant appris l'affaire, m'envoya trente soldats armés de pertuisanes, de piques et d'arquebuses, pour me conduire en sûreté dans son palais. J'acceptai l'offre et je partis avec cette escorte, à laquelle se joignirent en plus grand nombre encore les jeunes gens dont j'ai parlé plus haut.

Sur ces entrefaites, messer Traiano, parent de Pompeo et premier camérier du pape, députa au cardinal de Médicis un gentilhomme milanais, avec mission de dénoncer le meurtre que j'avais commis, et de lui représenter qu'il fallait que Sa Seigneurie reverendissime me châtiât sévèrement. « En ne faisant pas cette petite faute, répondit aussitôt le cardinal, Benvenuto en aurait fait une bien plus grande. Remerciez de ma part messer Traiano de m'avoir appris ce que j'ignorais. » Puis, en présence même du gentilhomme milanais, il dit à l'évêque de Forli : « Cherchez avec soin mon Benvenuto, et amenez-le-moi ici. Je veux le protéger et le défendre. Quiconque sera son ennemi deviendra le mien. » Le gentilhomme milanais sortit, le rouge au front.

L'évêque de Forli vint me demander chez le cardinal Cornaro. Il rencontra Sa Seigneurie reverendissime, et il lui dit que le cardinal de Médicis envoyait chercher Benvenuto, parce qu'il voulait le garder lui-même. Ce

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