‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 94 sur 275 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

qua que c'était une ânerie, et nous envo3'a à tous les diables avec mille autres injures de ce genre.

Je levai alors la tête, et je dis avec le plus de modération possible : « Chers gentilshommes, vous pouvez nous occasionner beaucoup de tort, et nous ne pouvons vous être d'aucune utilité; bien que vous nous a3'ez adressé des paroles inconvenantes, nous n'entamerons point une querelle avec vous. »

Le vieux Nardi déclara que je m'étais exprimé comme un jeune homme de bien que j'étais; mais Niccolò Benintendi s'écria : « Je les eux et le duc! « Je répliquai qu'il avait tort de s'attaquer à nous, qui ne nous mêlions nullement de ses affaires. Le vieux Nardi prit notre parti et blâma Benintendi, qui n'en continua pas moins ses insultes. Je finis par lui signifier que, s'il ne nous laissait en paix, je saurais parler et agir d'une

façon qui lui serait peu agréable. Il répéta qu'il nous

le duc et nous, et il ajouta que nous n'étions que des ânes. A ces mots, je lui criai qu'il en avait menti par la gorge, et je mis l'épée au vent.

Le vieux Nardi, a3'ant voulu gagner le premier l'escalier, tomba et dégringola quelques marches, de sorte que tous les autres culbutèrent sur lui. Je m'élançai en avant, et je frappai les murailles avec mon épée en disant : « Je vais tous vous massacrer! » Mais j'avais grand soin de ne leur faire aucun mal, car le carnage aurait été trop horrible. A ce bruit, l'hôtelier se mit à crier et Lamentone à me supplier. « Holà la tête ! » exclamait l'un ; « laissezmoi sortir! » exclamait l'autre. — C'était un hourvari épouvantable ; on aurait cru entendre un troupeau de porcs en déroute. L'hôtelier arriva avec de la lumière; je remontai et je rengainai mon épée. Lamentone blâ-

mait la conduite de Niccolò Benintendi, tandis que l'hôtciicr, de son côté, disait à ce dernier : « Il va de la vie de tirer ici Tcpéc. Si le duc connaissait vos insolences, il vous ferait pendre par la gorge. Je ne veux pas vous traiter comme vous le méritez; mais ne remettez plus jamais les pieds dans cette auberge, sinon malheur à vous! » L'hôtelier monta ensuite près de moi; je voulus m'excuser, mais il ne le souffrit pas, m'assura que j'avais mille fois raison, et me recommanda de me tenir bien en garde contre eux durant mon voyage.

Départ pour Venise. — Rixe avec les exilés florentins.

Lorsque nous eûmes soupe, un batelier vint nous offrir de nous mener à Venise. Je lui demandai s'il voulait me louer sa barque tout entière; il y consentit, et nous arrêtâmes un prix. Le lendemain matin, de bonne heure, nous prîmes des chevaux pour nous rendre au port, qui est situé à quelques milles de Ferrare. En y arrivant, nous trouvâmes le frère de Niccolò Benintendi et trois de ses amis qui nous attendaient. Ils avaient deux armes d'hast. Quant à moi, j'étais muni d'une belle pertuisane que j'avais achetéç à Ferrare. Étant bien armé, je ne m'effrayai pas comme le Tribolo, qui soupirait : « Bon Dieu, secourez-nous! ces gens-là sont venus pour nous tuer. » Lamentone se tourna vers moi et me dit : u Tu n'as rien de mieux à faire que de retourner à Fio-

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rcncc, car je vois qu'il y a ici du danj^cr. De gnkc, BciiNcnuto, évite la furie de ces animaux enragés. — Allons, lui répondis-je, Dieu protège le bon droit. Vous verrez d'ailleurs comme je nie défendrai. Cette barque n'est-elle pas retenue pour nous? — Oui, dit Lamentone. — Eh bien ! repris-je, nous y entrerons seuls, si cela ne dépend que de mon courage. »

Je piquai mon cheval, et, quand je ne fus plus qu'à cinquante pas de nos adversaires, je mis pied à terre, et je m'avançai hardiment, la pertuisanc à la main. Le Tribolo s'était arrêté. Il se tenait tellement recroquevillé sur son cheval qu'on l'aurait pris pour le Froid en personne. Le courrier Lamentone se gonflait et soufflait comme le dieu des Vents ; c'était son habitude , mais jamais il n'avait dépensé tant d'haleine qu'en pensant à la tournure que cette diablerie allait prendre.

Quand je fus près de la barque, le batelier me dit que des gentilshommes florentins désiraient y monter avec nous, si j'y consentais. « La barque, lui répondis-je, est retenue pour nous, et non pour d'autres. Je suis très fâché de ne pouvoir me trouver en compagnie de ces gentilshommes. — Nous ferons en sorte que tu le puisses. Benvenuto, me cria un jeune brave de la famille Magalotti. — J'espère, répliquai-je, que Dieu, mon droit et mon bras aidant, vous ne me ferez point pouvoir ce que vous prétendez. » En même temps, je sautai dans la barque, et j'ajoutai, en leur présentant la pointe de ma pertuisane : « Voilà ce qui vous le prouvera. » Magalotti, s'étant avancé d'un air menaçant et l'arme à la main, je sautai sur le bord de la barque, et je lui assénai un tel coup que, s'il ne fut tombé à la renverse, je l'eusse percé de part en part. Ses amis, au lieu d'ac-

courir à son secours, battirent en retraite. Je vis que je pourrais le tuer; mais je me contentai de lui dire : « Relève-toi, frère; ramasse ton arme et va-t'en. Tu sais maintenant que je puis ce que je ne veux pas, et que je n'ai pas voulu ce que je pouvais. » J'appelai ensuite le Tribolo, le batelier et Lamcntone, et nous partîmes pour Venise. Déjà nous avions navigué dix milles sur le Pô, lorsque nos jeunes gens, qui avaient monté sur une fusoliera, nous rejoignirent. Quand ils furent vis-àvis de nous, cet imbécile de Pier Benintendi me cria : « Va, va. Benvenuto, nous nous reverrons à Venise! — Allez, allez, je vous suis, répliquai-jc; je me laisse voir partout. »

Arrivé à Venise, je consultai le frère du cardinal Cornaro, et je le priai de me procurer la permission de sortir avec des armes. Il me dit que je pouvais librement en porter, sans risquer autre chose que la perte de mon épée.

Jacopo Sansovino. — L'hôtelier bourru. — Une petite vendetta.

Nous allâmes donc, bien armés, rendre visite au sculpteur Jacopo de! Sansovino', qui avait mandé le Tribolo.

I. Jacopo Tatti, surnommé le Sansovino, naquit à Florence, en 1470. Apres avoir acquis une grande célébrité à Florence et à Rome, il se rendit à \'cnisc, où il succéda à maestro Buono, dans l'emploi d'architecte des procuraties de San-Marco. Il exerça sur l'école vénitienne une heureuse influence par ses ouvrages et ses enseignements, qui propa-

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