‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 95 sur 275 · LIVRE TROISIÈME. 2i · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. 2i

Sansovino m'accabla d'amitiés, et nous invita à dnTcr,cc que nous acceptâmes. Dans le cours de la conversation, il dit au Tribolo qu'il ne voulait point remployer pour le moment, et qu'il eût à revenir une autre fois. A ces mots je me mis à rire, et je dis en plaisantant au Sansovino : « Votre maison est trop éloignée de la sienne pour qu'il revienne une seconde fois. » Le pauvre Tribolo, stupéfait, lui dit de son coté : « Mais j'ai ici la lettre où vous m'écrivez de venir. » Le Sansovino répliqua que des gens de bien et de talent tels que lui pouvaient se permettre de semblables libertés et de plus grandes encore. Tribolo courba les épaules en répétant : « Patience! patience! » Malgré le dîner somptueux que le Sansovino m'avait donné, je pris le parti de mon camarade Tribolo, qui avait raison. Comme, pendant le repas, le Sansovino n'avait cessé de parler de ses chefsd'œuvre et de dire du mal de Michel-Ange et de tous les artistes éminents, en réservant tous les éloges pour luimême, cette impertinence m'avait fatigué au point que je n'avais pas mangé un seul morceau avec plaisir. Je me bornai à lui dire ces deux mots : « Messer Jacopo, les honnêtes gens se conduisent en honnêtes gens, et les hommes de talent qui produisent de bons et beaux ouvrages sont beaucoup mieux appréciés quand ils sont loués par les autres que quand ils chantent eux-mêmes leurs louanges avec cet aplomb. » Là-dessus, nous nous levâmes de table en grommelant.

Le même jour je rencontrai, près du Rialto, Piero Benintendi et plusieurs de ses amis. M'étant aperçu qu'ils

gèrent son nom dans toute l'Italie. Il mourut en ibjo. — Voy. Vasari, Vie du Sansovino, t. IX, p. 2G2 et suiv.

voulaient me faire un mauvais parti, j'entrai dans la boutique d'un apothicaire pour laisser passer la tempête. J'appris plus tard que le jeune Magalotti, que j'avais traité avec courtoisie, leur avait adressé de vifs reproches. Cette afl'aire n'eut point d'autres suites.

Peu de jours après nous partîmes pour Florence. Nous logeâmes dans une auberge située au-delà de Chioggia, à gauche, sur la route de Ferrare. L'hôte voulut que nous le payassions avant d'aller nous coucher. J'eus beau lui dire que partout ailleurs on avait coutume de ne payer que le matin; il s'obstina à répéter : « Moi, je veux être payé le soir et à ma guise. » Je lui répondis que les gens qui voulaient agir à leur guise devraient créer un monde à leur guise, parce que dans celui-ci il n'était pas d'usage de se comporter ainsi. Il me répondit de ne pas lui rompre la têtt, attendu qu'il voulait qu'il en fût ainsi. Le Tribolo tremblait et me poussait pour que je ne souftiasse point mot, de peur qu'il nous arrivât pis encore. Nous payâmes donc l'hôtelier, comme il l'entendait, et nous allâmes nous coucher. Le bon de notre alVaire fut que nous eûmes de beaux lits, tout neufs et vraiment très propres. Néanmoins, je ne pus fermer l'œil un instant; je passai toute la nuit à chercher un moye'n de me venger. Je pensai d'abord à mettre le feu à la maison, puis à égorger quatre bons chevaux que l'hôtelier avait dans son écurie. Tout cela me semblait facile à exécuter; mais je ne voyais pas qu'il nous fût aussi aisé de nous sauver, moi et mon camarade. Enfin, voici le dernier parti auquel je m'arrêtai : j'embarquai mes compagnons et mes bagages, et, lorsque les chevaux eurent été attelés au bateau, je dis de ne pas bouger jusqu'à ce que je fusse revenu de l'hôtellerie, parce que j'avais

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