ACTE Ve
MARCEL, se levant,
Eh bien! non, elle ne l’est pas; c’est stupide, mais c’est comme ça. Ah! toi, au moins, tu pouvais aimer ta Mimi à plein cœur... elle ne ta jamais trompé, et si tu n'étais pas riche, son amour te faisait crédit.
RODOLPHE
Musette aussi t’aimait bien. Maïs pourquoi n’as-tu pas essayé de la retenir autrefois ? Elle ne t’aurait peut-être pas quitté.
MARCEL
Je ne pouvais pas me battre en duel avec tous les cachemires qui lui faisaient la cour. (11 se rassied près de la cheminée.) RODOLPHE.
C’est juste, tandis que moi j'ai perdu Mimi par ma faute. Je l'ai soupconnée, quand elle était fidèle; et elle est partie depuis dix jours. Pendant les cinq premiers, je l’ai cherchée partout, je ne l’ai pas trouvée et je n’ai rien appris.
MARCEL
Elle aura passé en Angleterre. (Se levant et allant ranger la table contre le mur de gauche.) Ah! tiens, tôt ou tard, elle aussi t’aurait planté là pour un clerc de notaire frisé qui l’aurait séduite avec des madrigaux frappés à la Monnaie.
RODOLPHE, qui rèvaite C’est égal... nous leur devons de beaux souvenirs. MARCEL.
Oui, mais tous ces souvenirs-là, ce n’est bon qu'à faire des regrets. Bah! parlons d’autre chose, et tâchons de nous réchauffer. car il fait un froid !.. Qu'est-ce qu'on pourrait donc bien brüler pour se dégourdir les doigts un moment ? Ah! à propos de souvenirs, j'ai là quelques autographes de Musette. (11 va à une espèce de buffet qui est dans le coin, à gauche, et prend des lettres dans un tiroir.) Puisque je suis en train d'oublier, jai bien envie... mais avant, (S’asseyant près de la cheminée.) relisons une dernière fois ces letires brülantes. (Lisant.) « Je vais diner chez ma tante; comme il pleuvra peut-être ce soir, je ne rentrerai que demain matin.» Très-bien, je la connais, sa tante, c'était mon cousin. En voici une autre. «Jai pris argent qui était dans la tabatière pour aller acheter des bottines vertes. » Ces bottines-là ont dansé bien des contre-
danses où je ne faisais pas vis-à-vis. (D'un ton railleur.) O mes fettres d'amour, de vertu, de jeunesse ! à la poste !.. (11 les jette au feu.) Tant pis, quand j'ai froid, je me brülerais une jambe pour me chauffer l’autre.
RODOLPHE, s’asseyant près de la fable.
O petite Mimi! joie de ma maison, c’est donc bien vrai que vous êtes partie et que je ne vous verrai plus? O petites mains hlanches aux veines bleues, vous à qui j'avais fiancé mes
lèvres ! avez-vous donc reçu mon dernier baïser ? (En ce moment on enten” dans l'escalier une voix qui chante :)
Réveillez-vous, ma mie Jeannette, Et mettez vos plus beaux habits.
RODOLPHE, courant à la porte où il trouve Marcel arrivé avant lui. C'est la chanson de Mimi.
MARCEL
Oui, mais c’est la voix de Musette. (Musctte entre gaiement, et s’arrête en voyant l’aspect délabré de la chambre et la tristesse sur les visages.)