‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 23 sur 66 · UN CAFÉ DB 1 \ BOHÊME · texte numérisé non relu

UN CAFÉ DB 1 \ BOHÊME

v\ Voici par quelle BUite de oirconstances Carolus Barbemuche,

homme de lettres et philosophe platonicien, devint membre de la Bohême en la vingt-quatrième année de son âge,

En ce temps-là, Gustave Colline,, le grand philosophe, Marcel, le grand peintre, Sohauaard, le grand musicien, el Rodolphe, le

grand porte, coi e ils s'appelaienl entre eux, fréquentaient

régulièrement le café Vomus, où on les avait Mine. miné- les quatre mousquetaires, à cause qu'on les voyait toujours ensemble. En effet, ils venaient, s'en allaient ensemble, jouaient ensemble, el quelquefois aussi ne payaient pas leur consommation, toujours avec mi ensemble digne de l'orchestre du Conservatoire.

IN avaient choisi pour se réunir une salle où quarante personnes eussent été à l'aise ; mais on le- trouvait toujours seuls car ils avaient fini par rendre le lieu inabordable aux habitués

h ordinaires.

h Le consommateur de passade qui s'aventurait dans cet antre

' y devenait, dès son entrée, la victime du farouche quatuor, et, la

plupart du temps, se sauvait sans achever sa gazette etsademi-

% tasse, dont des aphorismes inouïs sur l'art, le sentiment et l'é-

conomie politique faisaient tourner la crème. Les conversations des quatre compagnons étaient de telle nature que je garçon

& qui les servait était devenu idiot à la fleur de l 'âge.

Cependant les choses arrivèrent à un tel point d'arbitraire, que le maître du café perdit enfin patience, et il monta un soir faire gravement l'exposé de ses griefs :

y 1° M. Rodolphe venait dès le matin déjeuner, et emportait

dans sa salle tous journaux de l'établissement ; il poussait même

* l'exigence jusqu'à se fâcher quand il trouvait les bandes rom-

pues, ce qui faisait que les autres habitués, privés des organes de l'opinion, demeuraient jusqu'au dîner ignorants comme des carpes en matière politique. La société Bosquet savait à peine les noms des membres du dernier cabinet. : M. Rodolphe avait même obligé le café de s'abonner au Castor,

{ \ dont il était rédacteur en chef. Le maître de l'établissement s'y

HH était d'abord refusé ; mais comme M. Rodolphe et sa compagnie appelaient tous les quarts d'heure le garçon, et criaient à haute voix : Le Castor 1 apportez-nous le Castor ! Quelques au-

très abonnés, dont la curiosité était excitée par ces demandes acharnées, demandèrent aussi le Castor. On prit donc un abonnement au Castor, journal de la chapellerie, qui paraissait tous les mois orné d'une vignette et d'un article de philosophie en Variétés, par Gustave Colline.

2° Ledit M. Colline et son ami M. Rodolphe se délassaient des travaux de l'intelligence en jouant au trictrac depuis dix heures du matin jusqu'à minuit ; et comme l'établissement ne possédait qu'une table de trictrac, les autres personnes se trouvaient lésées dans leur passion pour ce jeu par l'accaparement de ces messieurs, qui, chaque fois qu'on venait le leur demander, se bornaient à répondre :

— Le trictrac est en lecture qu'on repasse demain.

La société Bosquet se trouvait donc réduite à se raconter ses premières amours ou à jouer au piquet.

3° M. Marcel, oubliant qu'un café est un lieu public, s'est permis d'y transporter son chevalet, sa boite à peindre et tous les instruments de son art. Il pousse même l'inconvenance jusqu'à appeler des modèles de sexes divers.

Ce qui peut affliger les mœurs de la société Bosquet.

4° Suivant l'exemple de son ami, M. Schaunard parle de transporter son piano dans le café, et n'a pas craint d'y faire chanter en chœur un motif tiré de sa symphonie : l'Influence du bleu dans les arts. M. Schaunard a été plus loin, il a glissé dans la lanterne qui sert d'enseigne au café un transparent sur lequel on lit :

COURS GRATUIT DE MUSIQUE VOCALE ET INSTRUMENTALE, A L'USAGE DES DEUX SEXES.

S'adresser au comptoir.

Ce qui fait que ledit comptoir est tous les soirs encombré de

!LV personnes d'une mise négligée, qui viennent s'informer par où

^/ • qu'on passe. En outre, M. Schaunard y donne des rendez-vous

' g-, à une dame qui s'appelle Phémie, teinturière, et qui a toujours

r^ t- oublié son bonnet. Aussi M. Bosquet le jeune a-t-il déclaré

—^ qu'il ne mettrait plus les pieds dans un établissement où l'on

E^'apî outrageait ainsi la nature.

OrM , 5° Non contents de ne faire qu'une consommation très-mo-

dérée, ces messieurs ont essayé de la modérer davantage. Sons prétexte qu'ils ont surpris le moka de l'établissemeni en adultère avec de la chicorée, ils ont apporté un filtre à espril de vin, et rédigent eux-mêmes leur café, qu'ils édulcorenl avec du sucre acquis au dehors à bas prix, ce qui est une insulte faite au laboratoire.

6° Corrompu par les discours de ces messieurs, le garçon Dercjami (ainsi nommé à cause de ses favoris), oubliant son humble naissance et bradant toute retenue, s'est permis d'a-

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