‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 32 sur 66 · LA VIE HK HOHKMK · texte numérisé non relu

LA VIE HK HOHKMK

WÊtf

Séraphine était admirablement belle. Ces formes splcndides, habilement mises en valeur par son vêtement, s'accusaient pleines de provocations sous la demi-transparence du '.issu. Toutes les impérieuses fièvres du désir se réveillèrent dans les veines de Rodolphe. Un chaud brouillard lui monta au cerveau. Il regarda Séraphine autrement que pour L'amour de l'esthétique, et il prit dans ses mains celles de la belle fille. C'étaient les mains sublimes et qu'on eût dites sculptées par les plus purs ciseaux de la statuaire grecque. Rodolphe sentit ces admirables mains trembler dans les siennes; et, de moins en moins critique d'art, il attira près de lui Séraphine, dont le visage se colorait déjà de celte rougeur qui est l'aurore de la volupté.

— Cette créature est un véritable instrument de plaisir, un vrai Stradivarius d'amour, et dont je jouerais volontiers un air, pensa Rodolphe, en entendant d'une manière très-distincte le cœur de la belle battre une charge précipitée.

En ce moment un coup de sonnette violent retentit à la porte de l'appartement.

— Lucile, Lucile, cria Séraphine à la femme de chambre, n'ouvrez pas ; dites que je ne suis pas rentrée.

A ce nom de Lucile, deux fois prononcé, Rodolphe se leva.

— Je ne veux vous gêner en aucune façon, Madame, dit-il. D'ailleurs, il faut que je me retire, il est tard et je demeure très-loin. Ronsoir.

— Comment ! vous partez ? s'écria Séraphine en redoublant les éclairs de son regard. Pourquoi, pourquoi partez-vous ? je suis libre, vous pouvez rester.

— Impossible, répondit Rodolphe. J'attends ce soir un de mes parents qui arrive de la terre de Feu, et il me déshériterait s'il ne me trouvait pas chez moi pour lui faire accueil. Ronsoir, Madame !

Et il sortit avec précipitation. La servante alla l'éclairer, Rodolphe leva par mégarde les yeux sur elle. C'était une jeune femme frêle, à la démarche lente ; son visage très pâle faisait une antithèse avec sa chevelure noire ondée naturellement, et ses yeux bleus semblaient deux étoiles malades.

— 0 fantôme ! s'écria Rodolphe en se reculant devant celle qui portait le nom et le visage de sa maîtresse. Arrière ! que me veux-tu ? Et il descendit l'escalier à la hâte.

— Mais, Madame, dit la camériste en rentrant chez sa maîtresse, il est fou ce jeune homme !

— Dis donc qu'il est bête, répondit Séraphine exaspérée. Ob ! ajouta-t-elle, ça m'apprendra & être bonne. Si cet imbécile de Léon avait au moins l'esprit de venir à présent !

Léon était le gentiUiomme dont la tendresse portait une cravache.

Rodolphe courut chez lui tout d'une haleine. En montant l'escalier, il trouva son chat écarlate qui poussait des gémissements plaintifs. Il y avait deux nuits déjà qu'il appelait ainsi

vainement son amante infidèle, une Manon Lescaut angora, partie en campagne galante sur les toits d'alentour. Pauvre bête, dit Rodolphe, toi aussi on t'a trompé ; ta Mirai t'a fait des traits comme la mienne. Bast ! consolons-nous. Vois-tu, ma pauvre bête, le cœur des femmes et des chattes est un abîme que les hommes et les chats ne pourront jamais sonder.

Lorsqu'il entra dans sa chambre, bien qu'il fit une chaleur épouvantable, Rodolphe crut sentir un manteau glacé descendre sur ses épaules. C'était le froid de la solitude, de la terrible solitude de la nuit que rien ne vient troubler. Il alluma sa bougie et aperçut alors la chambre dévastée. Les meubles ouvraient leurs tiroirs vides, et, du plafond au sol, une immense tristesse emplissait cette petite chambre, qui parut à Rodolphe plus grande qu'un désert. En marchant, il heurta du pied les paquets renfermant les objets appartenant à mademoiselle Mimi, et il ressentit un mouvement de joie en voyant qu'elle n'était pas encore venue pour les prendre, comme elle lui avait dit qu'elle le ferait le matin. Rodolphe sentait, malgré tous ses combats, approcher l'heure de la réaction, et il devinait bien qu'une nuit atroce allait expier toute la joie amère qu'il avait dépensée dans la soirée. Cependant, il espérait que son corps, brisé par la fatigue, s'endormirait avant le réveil des angoisses, si longtemps comprimées dans son cœur.

Comme il 's'approchait du lit et en- écartait les rideaux, en voyant ce lit qui n'avait pas été dérangé depuis deux jours, devant les deux oreillers placés l'un à côté de l'autre, et sous l'un desquels se cachait encore à demi la garniture d'un bonnet de femme, Rodolphe sentit son cœur étreint dans l'invincible étau de cette douleur morne qui ne peut éclater. Il tomba au pied du lit, prit son front dans ses mains ; et, après avoir jeté un regard dans cette chambre désolée, il s'écria :

— 0 petite Mimi, joie de ma maison, est-il bien vrai que vous soyez partie, que je vous ai renvoyée, et que je ne vous reverrai plus mon Dieu ! 0 jolie tète brune qui avez si longtemps dormi à cette place, ne reviendrez-vous plus y dormir encore ? 0 voix capricieuse dont les caresses me donnaient le délire, et dont les colères me charmaient, est-ce que je ne vous entendrai plus ? 0 petites mains blanches aux veines bleues, vous à qui j'avais ■fiancé mes lèvres, ô petites mains blanches, avez-vous donc reçu mon dernier baiser ? Et Rodolphe plongeait avec une ivresse délirante, sa tête dans les oreillers, encore imprégnés des parfums de la chevelure de son amie. Du fond de cette alcôve il lui semblait voir sortir le fantôme des belles nuits qu il avait passées avec sa jeune maîtresse. Il entendait retentir claire et sonore, lu milieu du silence nocturne, le rire épanoui de mademoiselle Mimi, et il se ressouvint de cette charmante et contagieuse gaieté avec laquelle elle avait su tant de fois lui faire oublier tous les embarras et toutes les misères de leur existence hasardeuse.

LA V1K DE IiOHKMK

Pendant toute cette nuit il passa en revue les huil (Dois^qu il venait découler auprès de cette jeune femme qui ne l'avait jamais aimé peut-être, mais dont les tendres mensonges avaient su rendre au cœur de Rodolphe sa jeunesse et sa virilité premières.

L'aube blanchissante le surprit au moment où, vaincu par la fatigue, il venait de fermer les yeux rougis par les larmes durant cette nuit. Veille douloureuse et terrible, et comme les plus railleurs et les plus sceptiques d'entre nous pourraient en retrouver plus d'une au fond de leur passé.

Le matin lorsque ses amis entrèrent chez lui, ils furent effrayés en voyant Rodolphe, dont le visage était ravagé par toutes les angoisses qui l'avaient assailli durant sa veille au mont d'Oliviers de l'amour.

— Bon, dit Marcel, j'en étais sûr : c'est sa gaieté d'hier qui lui a tourné sur le cœur. Ça ne peux pas durer comme ça.

Et, de concert avec deux ou trois camarades, il commença sur mademoiselle Mimi une foule de révélations indiscrètes, dont chaque mot s'enfonçait comme une épine au cœur de Rodolphe. Ses amis lui prouvèrent que de tout temps sa maîtresse l'avait trompé comme un niais, chez lui et au dehors, et que cette créature pâle comme l'ange de laphthisie était un écrin de sentiments mauvais et d'instincts féroces.

Et l'un et l'autre, ils alternèrent ainsi dans la tâche qu'ils avaient entreprise, et dont le but était d'amener Rodolphe à ce point où l'amour aigri se change en mépris ; mais ce but ne fut atteint qu'à moitié. Le désespoir du poëte se changea en colère. 11 se jeta avec rage sur les paquets qu'il avait préparés la veille ; et après avoir mis de côté tous les objets que sa maîtresse avait en sa possession en entrant chez lui, il garda tout ce qu'il lui avait donné pendant leur liaison, c'est-à-dire la plus grande partie, et surtout les choses de toilette auxquelles mademoiselle Mimi tenait par toutes les fibres de sa coquetterie, devenue insatiable dans les derniers temps.

Mademoiselle Mimi vint le lendemain dans la journée pour prendre ses effets. Rodolphe était chez lui et seul. 11 fallut que toutes les puissances de l'amour-propre le retinssent pour qu'il ne se jetât point au cou de sa maîtresse. Il lui fit un accueil plein d'injures muettes, et mademoiselle Mimi lui répondit pan ces insultes froides et aiguës qui font pousser des griffes aux plus faibles et aux plus timides. Devant le dédain avec lequel sa maîtresse, le flagellait avec une opiniâtreté insolente, la colère de Rodolphe éclata brutale et effrayante ; un instant, Mimi, blanche de terreur, se demanda si elle allait sortir vivante d'entre ses mains. Aux cris qu'elle poussa, quelques voisins accoururent et l'arrachèrent de la chambre de Rodolphe.

Deux jours après, une amie de Mimi vint demander à Rodolphe s'il voulait rendre les affaires qu'il avait gardées chez lui. — Non, répondit-il.

■î\ ^B MB»

Et il fit causer la messagère de sa maîtresse. Cette femme lui apprit que la jeune Mimi était dans une situation fort malheureuse, et qu'elle allait manquer de logement.

— Et son amant, dont elle est si folle ?

— Mais, "épondit Amélie, l'amie en question, ce jeune homme n'a point l'intention de la prendre pour maîtresse. Il en a une depuis fort longtemps, et il parait peu s'occuper de Mimi, qui est à ma charge et m'embarrasse beaucoup.

— Qu'elle s'arrange, dit Rodolphe, elle l'a voulu ; ça ne me regarde pas... Et il lit des madrigaiTx à mademoiselle Amélie, et lui persuada qu'elle était la plus belle femme du monde.

Amélie fit part à Mimi de son entrevue avec Rodolphe.

— Que dit-il? que fait-il? demanda Mimi. Vous a-t-il parlé de moi ?

— Aucunement ; vous êtes déjà oubliée, ma chère. Rodolphe a une nouvelle maîtresse, et il lui a acheté une toilette superbe, car il a reçu beaucoup d'argent, et lui-même est vêtu comme un prince. Il est très-aimable, ce jeune homme, et il m'a dit des choses charmantes.

— Je saurai ce que cela veut dire, pensa Mimi.

Tous les jours, mademoiselle Amélie venait voir Rodolphe sous un prétexte quelconque ; et, quoi qu'il fit, celui-ci ne pouvait s'empêcher de lui parler de Mimi.

— Elle est fort gaie, répondait l'amie, et n'a point l'air de se préoccuper de sa position. Au reste, elle assure qu'elle reviendra avec vous quand elle voudra, sans faire aucune avance et uniquement pour faire enrager vos amis.

— C'est bien, dit Rodolphe ; qu'elle vienne et nous verrons. Et il recommença à faire la cour à Amélie, qui s'en allait

tout rapporter à Mimi, et assurait que Rodolphe était fort épris d'elle ;

— Il m'a encore baisé la main et le cou, lui disait-elle ; voyez, c'est tout rouge. Il veut m'emmener au bal demain.

— Ma chère amie, dit Mimi piquée, je vois où tous en voulez venir, à me faire croire que Rodolphe est amoureux de vous, et qu'il ne pense plus à moi. Mais vous perdez votre temps, et avec lui, et avec moi.

Le fait était que Rodolphe n'était aimable avec Amélie que pour l'attirer chez lui souvent, et avoir l'occasion de lui parler de sa maîtresse, mais avec un machiavélisme qui avait peutêtre son but ; et, s'apercevant bien que Rodolphe aimait toujours Mimi, et que celle-ci n'était pas éloignée de rentrer avec lui, Amélie s'efforçait, par des rapports adroitement inventés, à éviter tout ce qui pourrait rapprocher les deux amants.

Le jour où elle devait aller au bal, Amélie vint dans la matinée demander à Rodolphe si la partie tenait toujours.

— Oui, lui répondit-il, je ne veux pas manquer l'occasion d'être le chevalier de la plus belle personne des temps modernes.

Page 1