‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 50 sur 66 · LA VIF, DE IHUIKME · texte numérisé non relu

LA VIF, DE IHUIKME

préférence : Edouard ne m'avait pas reconnue mieux que 1ns autres ; dans son délire, il me prenait pour celle maîtresse qui l'avril quitté quelques mois aupravant, Cette femme, qui appartenait a la société distinguée de Paris, avait jusque-là été la seule passion sérieuse d'Edouard, mais, après deux années

d'une liaison qui. dans les derniers temps. a\ail été accidentée

de crises quotidiennes, Edouard, l'aligné d'un bonheur monotone, s 'ôlait montré tout à coup si dur. si indifférent, si oublieux vis-à-vis de celle qui lui avaii touj sacrifié, que sa mai malgré le violent chagrin qu'elle ressentit, avaii rompu avec lui définitivement. Aux yeux de ses amis, Edouard avaii paru d'abord accepter assez, froidement cette séparation, qui, disaitil, lui rendait sa liberté; mais, au fond, il n'avait poinl cessé de penser à celle qu'il aimait peut-être davantage depuis qu'elle était, al par sa taule, à toul jamais perdue pour lui. Pour essayer il*- se distraire, il avaii repris ses habitudes de désordre el de dissipation. Abandonnant ses études, qu'il était près de terminer, il était rentré dans la vie d'oisiveté et de débauche d'où une passion honorable l'avait déjà tiré une fois. Il compromettait volontairement son avenir el mettait son amourpropre en des triomphes faciles, obtenus sur des créatures que la nécessité ou l'habitude livre à qui veut les prendre. Tous ces détails me furent révélés par Edouard lui-mênie. Le soir, il fallait que je fusse auprès de son lit pour qu'il s'endormît; il prenait mes mains dans les siennes, il les couvrait de baisers, il m'appelait par le nom de Foutre el me demandait pardon de tout le mal qu'il lui avait fait ; il me remerciait délie revenue l'arracher à une existence où tout ce qui était hou et honnête en l|ii s'en allait chaque jour lambeau par lambeau. Un soir, il m'obligea même à passer à mon doigt une bague qu'il avait jadis donnée à sa maîtresse, et que celle-ci lui avait rendue lors de leur rupture. — Reprends-là, me dit-il, au nom de tout ce qu'elle rappelle, au nom de notre bonheur passé, reprends-l;V et que tout soit oublié !

Ah ! tout ce que j'ai souffert durant ces quinze jours, je ne saurais l'exprimer. Les fragiles espérances que j'avais apportées en venant dans cette maison avaient été détruites par Edouard lui-même, qui m'avait ouvert son cœur rempli par une autre. Et pourtant, malgré les tortures cruelles que subissait chaque jour mon pauvre amour, qui avait en naissant reçu le baptême des larmes, j'aimais chaque jour davantage celui qui me faisait la confidente de son amour pour une autre. Malgré tout ce qu'il y avait d'insensé et de douloureux dans cette passion, je ne pouvais l'éloigner de moi; mon cœur chérissait la folie qui faisait son tourment, j'avais pour elle cette idolâtrie étrange que les mères ont quelquefois pour ces pauvres enfants mal venus qui ne doivent pas voir la fin de leur enfance. La jalousie que m'inspirait la passion d'Edouard pour son ancienne mai-

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tresse avait l'ait naître en moi une haine violente pour cette rivale inconnue. A son nom seul, les mauvaises pensées traversaient mon esprit, et j'aurais voulu le perdre pour me venger du mal qu'elle me causait, si innocemment pourtant! Un matin, pendant qu'Edouard dormait, et comme j'étais seule occupée à quelques soins de ménage dans une pièce qui précédait la chambre à coucher, j'entendis frapper deux petits coups à la porte. J'allai ouvrir, et je vis entrer une femme vêtue . avec une élégance recherchée. Un voile noir et très-épais, qui tombait sur son visage, m'empêcha de distinguer ses traits ; mais, en la voyant entrer, la précaution qui la fît jeter un rapide regard, d'ans l'escalier pour voir sans doute si éllen'avail pas été suivie, éveilla subitement en moi un soupçon jaloux qui ne devait pas tarder à se réaliser.

— M. Edouard est seul? demanda-t-elle sans paraître aucunement étonnée de ma présence, car elle me prenait sans doute, à cause de mon costume, pour une fille de service de la maison.

— Oui, madame, lui répondis-je.

— Peut-on le voir? me dit-elle.

— Non, madame, M. Edouard est malade.

— Je lésais.

— Il est très-malade, répliquai-je, et ne reçoit personne ; le médecin l'a défendu positivement.

— Il va donc plus mal? me dit-elle d'une voix que j'entendis trembler.

Je fis un signe de tête affirmatif.

—Je ne le dérangerai pas, je ne lui parlerai point, continua la dame, en taisant un pas dans la direction de la chambre à coucher, Permettez-moi d'entrer ; je voudrais seulement le voir un instant.

Ce fut alors que mon premier soupçon fut une certitude ; j'étais en face de ma rivale.

— C'est impossible, madame, répondis-je avec vivacité en me plaçant devant la porte de la chambre comme pour lui barrer le passage; Edouard est trop souffrant pour recevoir des visites de qui que ce soit.

Le ton familier avec lequel j'avais prononcé le nom d Edouard, l'accentuation particulière que j'avais donnée aux mots qui que ce soit parurent étonner l'étrangère. Elle fit un pas en arrière, et resta un moment sans rien dire. Bien que je ne pusse le voir, je sentais que son regard était fixé sur moi et qu'elle se demandait a elle-même qui 'je pouvais être. Quant à moi, j'attendais qu'elle me fournît une occasion de le lui faire deviner.

— Vous pouvez, sans danger me laisser entrer, reprit-elle, il ne vou ; groildëra pas ; je lui dirai que j'ai torcé la porte. Je mus une de ses parentes, ajoutà-t-elle avec cet accent de sincérité chefehée qui indique le mensonge.

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— C'est impossible, madame, lui répondis-je en la regardant en face; Edouard n'a aucun parent à Paris.

C'était la seconde fois que je disais, avec intention, Edouard ttuii court. Cette récidive et le ton d'assurance avec lequel je li démentais causèrent à la dame voilée un nouveau tressaillement de surprise qu'elle ne put me dissimuler.

— Comment savez-vous cela, mademoiselle? me demandal elle brusquement.

Mais, lui répondis-je avec un ton de simplicité qui redoubla sa surprise, je sais toutes les affaires d'Edouard.

— An moins, me dit-elle, puisque vous ne voulez pas que je voie M. Edouard, pourrai-je savoir la vérité sur son état? Est-il vrai, cqmme on le dit, que cette blessure soil très-dangereuse?

— Dangereuse à en mourir, madame. — El comme cette pensée du danger que courait Edouard me faisait toujours pleurer, je portai machinalement la main à mes yeux.

Tout à coup la femme voilée s'empara de ma main, qu'elle prit dans l'une des siennes, et d'une voix impérieuse elle me demanda qui m'avait donné la bague qu'elle venait de voir briller à mon doigt, et qui était précisément l'anneau qu'Edouard m'avait forcée à prendre. Celle fois il ne me restait, plus aucun doute. L'étrangère ne dissimulait pas sou émotion. Je sentais sa main trembler dans la mienne, j'entendais les battements de son cœur et je devinais toute son angoisse dans l'accent avec lequel, en désignant l'anneau, elle me répéta une seconde fois : — Qui vous a donné cela? — Enfin j'avais donc entre les mains ma vengeance; celle par qui je souffrais tant, je pouvais faire mordre son cœur par la vipère jalouse qui déchirait le mien.

— C'est Edouard qui me l'a donnée, répondis-je en essayant de retirer ma main d'entre les siennes.

— Edouard! murmura-t-ellc, mais c'est impossible!

— Pourquoi donc?

— Mais qui èles-vous, mademoiselle? dit-elle alors en lâchant mes mains.

Dans l'espace d'une seconde, je compris que le mensonge que j'allais faire rendrait impossible toute réconciliation entre Edouard et celle que j'allais blesser au plus vif du cœur et de l' amour-propre. J'hésitai un moment, puis je répondit lentement, la tète baissée et d'une voix tremblante :

— Je suis s'a maîtresse.

— Tenez , monsieur Claude , dit Mariette , je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis, ou que je n'étais alors, ajoutât-elle, mais je n'eus pas achevé cet aveu, que je m'en étais déjà repentie. Mon cœur, aigri par la jalousie, avait obéi au premier mouvement de la haine, mauvaise conseillère; mais il me parut qu'en ce momeut môme je ressentais le contre-coup du mal que j'avais causé à cette pauvre femme, et la pitié me prit pour elle, lorsque, songeant à ce qu'elle me faisait souffrir, je devinai ce

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Propriété de M Calmann Lévy

qu'elle souffrait à, son tour, elle encore blessée plus cruellement que moi, puisqu'elle voyait devant ses yeux la créature chétive el misérable pour qui elle était oubliée, C'était la première mauvaise action que je commettais depuis que j'étais au monde et quelque chose vint me dire que cela me porterait malheu% La femme voilée se retira lentement en me disant qu'il n'était pas utile de dire à Edouard qu'elle était venue.

— Mais comment le pourrais-je, madame? lui répondis-je, je ne sais pas qui vous êtes, et puis, M. Edouard n'a pas même sa raison.

— Ni maintenant, ni plus tard, reprit-elle. Il est inutile qu'il sache que je suis venue. Ainsi, je vous en prie, ne lui en parlez pas,

— Je vous obéirai, madame, lui dit-je en la saluant avec respect.

— C'est dans votre intérêt peut-être que je vous fais cette recommandation, ajouta-t-elle en se retirant.

Au bout de quinze jours, comme je vous l'ai dit déjà, le délire cessa, et le médecin put répondre d'Edouard. En recouvrant sa raison, il parut très-étonné de me voir auprès de son lit faisant fonction de garde-malade, et bien plus étonné encore quand il apprit que j'étais là depuis le lendemain de son accident.

— Mais, s'écria-t-il en m'examinant plus attentivement, cette pauvre fille est méconnaissable ! Elle s'est tuée à passer ainsi les nuits Pourquoi n'a-t-on pas fait venir une garde? dit-il a son ami l'étudiant qui se trouvait là.

— Marianne n'a pas voulu, répondit celui-ci.

— Comment! dit Edouard en me regardant.

— Quelle raison aurais-je eue pour rester ici? lui répondis-je en baissant les yeux. N'était-ce pas à cause de moi que vous aviez reçu ce vilain coup qui a failli vous faire mourir? En vous soignant, ai-je fait autre chose que mon devoir? et, ajoutai- je, n'ai-je pas été encore bien heureuse d'en avoir l'occasion, puisque je ne savais où aller en sortant de la Bonne-Cave? — Et je lui racontai alors que c'était à cause de lui que mon cousin, m'avait chassée.

— Vous avez bien fait de venir ici, me répondit Edouard; je vous l'avais dit, je crois me le rappeler d'ailleurs; mais, quand je vous ai dit cela, je n'en tendais pas faire de vous ma... servante... au contraire, reprit-il en riant.

J'étais alors si troublée queje ne compris pas l'équivoque.

— Vous êtes bonne, Marianne, reprit-il en me regardant avec beaucoup d'amitié, et vous êtes belle, ajouta-t-il; je ne m'en étais pas encore si bien aperçu que maintenant. Pauvre enfant ! vos fraîches couleurs du pays se sont fondues à mener cette vie de fatigue.

• — N'y étais-je point accoutumée à la fatigue? répondis-je pour

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