‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 56 sur 66 · SSP^vi · texte numérisé non relu

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où il avait vécu. Claude se croyait transporté au milieu de la campagne natale. Les yeux fixés sur les dessins d'Angélique, il lui semblait s'y voir lui même, marchant la main dans la main de ia jeune fille. Avec elle, il gravissait la rude montée du coteau au bord duquel se penchait la maison du dpeteur Midielon;il revoyait l'humble presbytère où il avait grandi auprès de son oncle; il s'enivrait à respirer la saine odeur du tan que l'on prépare sur les bords de la petite rivière. A travers les arbres de l'île aux Trembles, il voyait fumer les grands brasiers allumés par les charbonniers de l'Yonne; il entendait les cris des mariniers conduisant les lourds bachots chargés de fui ailles et remorqués par l'antique coche d'Auxerre qui nageait lentement dans les eaux basses, remorqué lui-môme par de vigoureux chevaux, dont Claude croyait entendre retentir le trot sur les cailloux du chemin de halage. Là était le Clos où il avait joué avec les enfants du village; ici la Garenne et plus loin le bois aux mûriers, où fredonne une source cachée; là-bas, derrière les saules et les noyers, il entendait le tic-tac du Moulin-Rouge; il reconnaissait la place où il avait failli se noyer en jouant au bateau, et, à ses pieds, il voyait bouillonner l'écluse d'où le bonhomme Duclos l'avait retiré. Mais, chose él range! dans cette promenade imaginaire qu'il iaisak depuis un moment en évoquant l'image de sa fiancée, Claude s'aperçut que ce n'était point Angélique, mais au contraire Marianne qu'il tenait par la main; et il lui parut voir et entendre la jeune fille qui lui disait, en lui montrant le ru du Moulin-Rouge : C'est ici que mon père vous a sauvé quand vous étiez petit. Àù' même instant, il sembla à Claude qne le dessin sur lequel ses yeux étaient restés attachés subissait une métamorphose ; en effet, le paysage bourguignon avait disparu avec la rapidité d'un changement à vue, pour faire place à un lieu dans lequel Claude reconnut bien vite les sombres et discrètes allées du Luxembourg, où il s'était promené toute la soirée avec Marianne. Cette apparition inattendue de la figure de la jeune fille, qui venait se placer entre lui et le souvenir de sa fiancée, inquiéta Claude. A deux ou trois reprises, il rechercha par quelles causes, indépendantes de sa volonté, sa pensée se trouvait détournée d'Angélique et ramenée vers Marianne, Qu'y avait-il donc, de commun entre lui et cette fille, pour que son image s'introduisît avec tant d'importunité dans sa rêverie, quand c'était l'image d'uneautre qu'il tentait d'évoquer? Claude, se lappelant alors les petits incidents qui avaient terminé son entrevue avec la maîtresse de Fcrnand, se demanda pourquoi il avait menti, en lui faisant croire qu'il était fâché avec une maîtresse qu'il n'avait pas; mais, n'osant peut-être point insister pour trouver l'intention véritable qui l'avait pousséà faire mensonge, il se persuada l'avoir commis uniquement pour

ue point paraître ridicule auxyeux de Marianne, en lui faisant l'aveu d'une vie sage et régulière qui eût peut-être été l'objet do

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ses plaisenteries. Alors à quoi bon dire qu'il était fâché avec cette maîtresse imaginaire, et pourquoi surtout a\ ait-il ajouté qu'il ne se remettrait point avec elle? En quoi tous ces détails, même s'ils eussent été vrais, concernaient-ils Marianne? Vers

quel but tendait toute cette diplomatie? Quel sentiment le poussait, lorsque, après avoir empêché la jeune fille d'entrer au liai, il avait insisté pour la reconduire chez elle? Pourquoi, après l'avoir quittée à sa porte, l'avait-il encore guettée quelques minutes dans la rue, et pourquoi avait-il été inquiet à l'idée de la voir ressortir?Ne sachant que répondre à tout cela, et voyant les premières lueurs du jour qui commençaient à blanchir à travers ses jalousies, Claude finit par se dire qu'il était bien temps de dormir, et il s'endormit en effet.

Le lendemain matin, le domestique de l'hôtel entra dans la chambre de Claude pour l'éveiller; mais le jeune homme, tiré brusquement d'un sommeil qui durait depuis une heure a peine, s'v replongea, après avoir répondu machinalement qu'il allait se lever. Cependant la maîtresse de l'hôtel, inquiète de ne l'avoir pas vu descendre, monta chez lui pour s'informer s'il n'était point malade. Claude, honteux de sa paresse, s'habilla rapidement, et se mit en route pour l'hôpital, où c'était jour de clinique. Dans le trajet, il aperçut l'heure à une horloge publique. 11 était près de midi. La visite devait être terminée depuis longtemps. Claude était contrarié d'avoir manqué la visite et la leçon : c'était la première fois qu'il lui arrivait d'être en retard. Un instant il fut sur le point de revenir sur ses pas; mais il pensa à Fernand, qui devait attendre avec tant d'impatience le résultat de sa démarche, et il continua plus lentement sa route en méditant les termes dans lesquels il reporterait au malade le pénible et difficile message dont l'avait chargé Marianne.

Lorsque Claude arriva dans la salle, il s'aperçut que les rideaux du lit de Fernand étaient hermétiquement fermés; mais, quand il eut remarqué que la pancarte ne se trouvait plus dans le cadre placé à la tête du lit, il ne put s'empêcher de frémir. Claude était au courant des habitudes de l'hospice, et savait que l'absence de cette pancarte pouvait, dans la situation où il avait quitté la veille le malade, être considéré comme un indice sinistre. La sœur de garde, qui voyait Claude tourner avec inquiétude autour du lit, lui demanda qui il cherchait.

— J'étais venu pour parler au numéro 10, répondit Claude; et il ajouta plus lentement, en désignant le cadre où n'était plus la pancarte : Est-ce que...

— Non, répondit la sreur, mais il a fait une rechute dangereuse.

— Qu'est-il donc arrivé? demanda Claude.

— Ce matin, reprit la sœur, pendant tout le temps que la visite a duré, il a paru très-agité ; et quand le docteur L... est repassé devant lui, son agitation est presque devenue du délire. 11 a appelé le docteur, et lui a demandé la permission de

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sortir pendant deux heures. Comme depuis huit jours il fait tous les matins la même demande, on n'y a point pris garde; mais, dans l'instant où le médecin s'arrêtait à la table pour signer les cahiers de service, le numéro 10, qui avait trompé la^rigilanpe des infirmiers, est arrivé près du docteur, tenant sa pancarte à la main, et lui a déclaré que, s'il ne vendait pas lui accorder la permission de sortir, il allait adresser au préfet de police une plainte en séquestration. Le médecin lui a répondu qu'il allait le faire mettre à la diète. Alors le malade s'est répandu en injures contre lui, et a poussé des cris tels qu'on l'a entendu dans toute la maison. Les élèves et les infirmiers ont voulu s'emparer de lui; mais la fièvre chaude lui avait donné une force telle, qu'il a fallu plus d'un quart d'heure pour en avoir raison. Il faisait arme de tout ce qui lui tombait sous sa main. Le docteur L... a ordonné qu'on lui mît la camisole de force, et il a fait envoyer la pancarte à la direction, pour qu'on prévienne sa famille où ses amis, car son état n'est pas sans danger, et il paraît bien délaissé. Mais vous le connaissez peut être", vous ? demanda la religieuse à Claude.

— Non, ma sœur, répondit Claude. 11 m'avait chargé d'une commission, et je venais lui rendre la réponse; seulement, je devais venir ce matin avant la visite et je crains que l'impatience que mon retard a dû lui causer ne. soit pas étrangère à l'accès qui lui a pris.

— Il paraît assoupi, reprit la sœur en écartant les rideaux. Dès que sa crise a été calmée, il est tombé dans une prostration silencieuse. 11 a beaucoup pleuré. Il a bien besoin de repos, et, à moins que la nouvelle que vous lui apportez ne soit de nature à le tranquilliser, il vaudrait mieux ne pas l'éveiller.

— Non, ma sœur, répliqua Claude, c'est une mauvaise nouvelle, et iîsera toujours temps delà lui apprendre.

Mais, comme il allait s'éloigner, il entendit les rideaux du lit glisser sur leur tringle, et il aperçut Pernand qui faisait de pénibles efforts pour se'dresser sur son séant.

—C'est donc vous, à la fin ! lui dit le malade d'une voix brisée; et montrant du regard l'appareil qui tenait ses bras captifs, il ajouta : Voyez comme on me traite.

—Si vous vous tenez bien sage jusqu'à la fin du jour, j obtiendrai du médecin qu'on vousôte cela, dit la novice en laissant échapper un geste de pitié;— et elle se retira pour le laisser causer avec Claude.

Eh bien?— dit brusquement Fernand en indiquant a

Claude la chaise qui était près de son lit ; et son regard un peu égaré accusait mille angoisses intérieures.

Claude l'observa un moment sans répondre. — Je n'oserai jamais faire ce que m'a dit Marianne : une telle révélation dans un semblable moment... ce serait lui porter un coup mortel, el,mcnson;;e pour mensonge, mieux vaudra celui qui pourra momentanément apaiser son désespoir... Eh bien? reprit-il très-

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vivement, sans oser regarderie m. il, air en face, je vous apporte une bonne nouvelle. Quand je dis bonne, ce n'est point ce inol-là que j'aurais du employer; mais enfin ce que j'ai à vou* apprendre calmera vos inquiétudes. J'ai vu mademoiselle Mariette. Vous l'accusiez à Eorl : elle ne vous a pointoublié, et si elle n'est point, venue vous voir, si elle n'a pas répondu à vos lettres, c'est qu'elle n'a réellement pas pu.

— Pas pu! répéta machinalement Fernand; et quel prétexte, VOUS a-t-elle donné?

— Ce n'est pas un prétexte, ajouta Claude très-vite, c'est une raison. Mariette a été malade, gravement malade; je l'ai trouvée au lit. Le chagrin qu'elle a éprouvé en vous voyant la dernière lois qu'elle est venue ici a causé cette maladie, dont elle relève à peine.

— Assez. ..assez... interrompit Fernand. Je vois bien, en effet, ([lie vous avez vu Mariette, ajouta-t-il avec un sourire amer, et il a suffi d'une lois pour qu'elle exerçât sur vous celle influence à laquelle il est difficile de se soustraire.

— Que voulez-vous dire? demanda Claude étonné

— Vous me trompez, répondit le malade; c'est par charité peut-être et parce que vous craignez d'augmenter mon chagrin mais vous me trompez. Peut-être aussi est-ce uniquement pour obéira Marianne, qui vous a chargé de justifier prés de moi son oubli odieux; mais vous me trompez, j'en suis sûr.

Claude fut un instant étourdi par ce démenti donné avec tant de sûreté. Ne pouvant prévoir comment il devinait qu'il ne disait pas la vérité, il pensa que c'était peut-être à cause d'un vague pressentiment que Fernand refusait de le croire.

— Dans quel intérêt vous tromperais-je? reprit-il enfin. Je regrette bien de m'ètremêlé de vos affaires, puisque vous n'avez pas même confiance en moi ajouta Claude avec vivacité, espérant sans doute que son dépit simulé donnerait à ses paroles un air de conviction. Je vous répète que Mariette est depuis huit jours hors d'état de venir vous voir.

Le ton de franchise avec lequel Claude lui avait parlé parut en effet ébranler Fernand.

— Où avez-vous vu Mariette ? demanda-t- il.

— A l'hôtel où vous m'avez adressé, répondit Claude.

— Et, elle était malade à ne pouvoir sortir? — Sans doute.

— 11 est possible qu'elle vous l'ait fait croire, reprit Fernand après une pause.

— Mais, dit Claude, Mariette n'était point prévenue de ma visite. Si elle avait voulu me tromper... comment l'aurais-je trouvée au lit ?... Vous voyez bien que ce que je vous dis est vrai : qui peut vous en faire douter ?

— A quelle heure l'avez-vous quittée ? demanda Fernand ; était-ce le soir ou dans le jour?

— Le soir, dit Claude obstiné à persévérer dans son mensonge ;

assez tard même, car elle m'a retenu : elle avait, disait-elle, du plaisir à me parler de vous. Vous la retrouverez bien changée.

— Mais enfin*, insista Femand, à quelle heure précise êtesvous parti de chez elle? J'ai une raison pour vous demander cela.

— Claude hésita un moment . — Je suis parti à neuf heures, neuf heures et demie, répondit-il.

— Eh bien ! s'écria Femand. Mariette, que vous avez quittée malade dans son lit à neuf heures et demie du soir, était au bal à dix heures.

Claude sentit qu'il devenait pâle.

— C'est impossible, murmura-t-il : vous êtes le jouet de votre délire; c'est impossible... Mariette au bal...

— C'est pourtant vrai, continua Femand.

— Mais comment avez-vous su?... Qui vous a dit?... Mais non, ce n'est point croyable, exclama Claude.

— Le hasard me sert toujours merveilleusement quand il s'agit de m'apprendre une mauvaise nouvelle. J'ai connu celle-là ce matin, avant la visite, par deux étudiants qui causaient tout haut en faisant un pansement auprès de mon lit. L'un d'eux* parlait de Mariette, et c'est par lui que j'ai appris qu'elle était allée au bal hier au soir.

Claude se rappela que, la veille, en effet, Mariette n'avait pu retenir un petit mouvement d'humeur quand il avait insisté pour qu'elle n'entrât point au bal. — C'est indigne ! s'écria-t-il, et il allait ajouter: — Après ce qu'elle m'avait promis ! Mais il se retint à temps. Femand ne semblait point prendre garde à son animation.

— Vous voyez bien qu'il est inutile de me vouloir tromper, ajouta le malade.

— C'est une misérable! reprit Claude ; je le lui dirai moimôme.

— Je ne veux point que vous vous dérangiez davantage, dit Fernand. Je devais m'attendre ;\ ce que le hasard m'a appris. Je ne sais même pas pourquoi je vous ai envoyé hier à la quête d'une certitude. Quand il s'agit de Mariette, ce n'est que du bien qu'il faut douter : c'est une fille sans cœur et tout à fait méprisable.

— Cependant, interrompit Claude, à qui ces paroles causaient un certain malaise, elle a de bons sentiments.

— Vous la défendez? dit Fernand étonné. Oui, en paroles elle a de bons sentiments, mais ce n'est que de l'hypocrisie. Tenez, ce matin quand j'ai appris qu'on l'avait vue au bal hier au soir, ce qui m'indique suffisamment qu'elle n'a point changé de conduite, j'ai cru un instant que j'allais devenir fou tout à fait. L'idée de me voir où je suis ;\ cause d'elle, la pensée de tant d'indulgence et de dévouement de ma part, récompensés par une ingratitude aussi impudente, m'ont rendu furieux. Je l'aurais eue entre les mains que je l'eusse tuée, sans doute. C'était pour aller chez elle que je voulais sortir, ce matin; mais je

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crois que peltfl violente crise a étouffé ce qui me restait d'amour pour elle. ..Mais non. .ce n'était point de l'amour, delà n'est pas possible que. j'aie pu aim,er uji jiareil monstre Je commence à m'en guérir.. Oui, oui, je sortira] de ce houleux esclavage. Quand je pense atout ce que j'ai l'ait pour cette Ulle ! Ah! leur/, pouravoirété aussi longtemps mené en laisse par cette passion ignominieuse, je sens que Mariette a presque le droit de me rendre tout le mépris que j'ai pour elle. Ah! p'est égal, interrompit Fernand en prenant sa tête dans ses liras, on souffre bien quand on est forcé de haïree qu'on a tan] aimé! Bile vous a dit qu'elle était malade. Ah ! voyez-vous, j'eusse préféré le cynisme de son abandon odieux à cette hypocrisie... Ce dernier trait a comblé la mesure de mon dégoût... On viendrait demain me dire qu'elle est morte, eh bien, tenez... je crois, je suis sûr que je ne bougerais pas... et que cela ne me ferait rien . Quand je pense, au contraire, que c'est moi qui ai failli mourir pour elle... Et ma pauvre mère qui m'aime tant... Ah lia malheureuse, la malheureuse I ...Mais jen'y veux plus penser. Vous supposeriezquejedittontcelapareolere.'.le suis bien calme, vous voyez. monsieur. ..Ah I reprit le malade avec une exaltation nouvelle...Dieu vous préserve d'une liaison semblable!... On a beau dire: Ah bah ! il faut que jeunesse se passe.., ces amours-là... c'est une pente qui mène à tout. Si vous saviez ce qu'on y laisse! ... si vous saviez toutes les belles choses que j'avais là ! continua Pernand en se frappant sur son cœur... Et maintenant... Cependant je suis jeune encore... Et dire qu'il y a d'honnêtes filles, de chastes vierges , qui seront peut-être nos femmes, dont le cœur nous aura gardé tous ses trésors d'amour, de pureté, et à qui nous ne pourrons donner en échange qu'une jeunesse dévastée, qu'un cœur trop fatigué par d'indignes passions pour que nous puissions espérer d'y voir renaître un amour digne d'elles ! ...

— En écoutant ces paroles, dites avec une véhémence qui le pénétrait jusqu'au fond de l'âme, Claude crut voir passer devant lui le fantôme de sa fiancée, et il lui sembla que des larmes mouillaient son visage attristé.

— Ne vous tourmentez pas ainsi, dit-il à Fernand ; ne songez plus à cette femme. Vous aviez raison tout à l'heure... ce n'est pas de l'amour que vous aviez pour elle... vous ne l'avez pas aimée.

— - Je ne l'ai pas aimée ! Qui dit cela? reprit Fernand à voix basse... Pas aimé Mariette... moi! Mais vous ne la connaissez pas, vous... Est-ce que vous pouvez savoir? Pas aimée! mon Dieu!... j'ai pu dire cela... quelqu'un a pu le croire! Mais mon amour, c'est mon excuse.. .Si je ne l'avais pas aimée, je serais le dernier des misérables d'avoir accepté tout ce que j'ai accepté pour ne point la quitter. Quoi! tant de souffrances, tant de jours perdus, tant de nuits passées dans les fièvres du désir ou dans les anxiétés de l'attente, la misère supportée avec tant de joie

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pnur mettre un ruban fraisa son chapeau, tous ses caprices barbares subis avec la docilité d'un enfant craintif, tant de larmes versées! Ma mère si charitable, qui se cache des pauvres parce qu'elle m'envoie l'argent destiné aux aumônes, et cet argent dévoré par la coquetterie de cette fille! Ma sœur qui aime tant les fleurs, et qui s'en prive pour me donner ses économies, afin que Mariette ait un bouquet à la main chaque fois qu'elle entre au bail... Mariette qui m'a fait menteur et vil... elle pour qui je suis devenu mauvais fils et mauvais frère, je ne l'aurais' pas aimée! Ne me dites pas cela... Raillez mon amour, méprisez-le, mais au moins ne le niez pas... ne le niez pas.

Claude, resté debout près du lit, regardait silencieusement Fernand, et le spectacle de ce malheureux jeune homme emprisonné dans le vêtement des fous l'émouvait d'une pitié véritable, qui lui mettait presque les larmes aux yeux.

— Mais, reprit tout à coup le malade, je ne sais pas pourquoi je m'emporte ainsi ! La maladie me trouble et me rend peutêtre injuste. Vous aviez raison tout à l'heure, monsieur: dans quel intérêt voudriez-vous me tromper?... Mais vous savez, quand on est jaloux, la plus petite chose devient un prétexte à se tourmenter : c'est comme les objets les plus inoffensifs, qui prennent dans la nuit des formes effrayantes.... on ne réfléchit pas, et on en a peur. Je pense maintenant à une chose bien simple : ces jeunes gens que j'ai entendus ce matin, ce n'était peut-être point de Mariette qu'ils parlaient. Il peut bien y avoir dans le quartier, une aulre femme qui porte ce nom.

Claude commençait à se sentir un poids de moins sur le cœur.

— Dire que je n'ai pas songé à cela plus tôt! reprit Fernand presque joyeux. Cela se comprend.... Dans mon inquiétude, au moment où je pensais à elle, j'entends dire à mon côté: Mariette était au bal. Est-ce qu'on réfléchit dans ces momentslà? Mon esprit a été frappé de ces paroles. Je ne m'imagine jamais qu'il puisse y avoir au monde une autre Mariette que celle que j'aime. Mon Dieu ! comme on est habile à se chagriner soi-même! Ah! ce n'est point la première fois que cela m'arrive.

— Mais vous avez raison, lui dit vivement Claude, presque aussi joyeux que Fernand, et aussi prompt que lui à accepter une idée qui lui laissait intérieurement la possibilité de justifier Marianne; vous avez raison : c'était, sans doute, d'une autre Marianne que ces jeunes gens parlaient entre eux.

— Vous voyez bien que j'ai raison, reprit Fernand. Mais vous, qui avez tout votre sang-froid, comment n'avez-vous pas fait cette remarque depuis longtemps? Comment avez-vous pu croire que la même femme que vous aviez quittée malade au point de ne pouvoir m'écrire quelques lignes avait pu se trouver dans un bal une demi-heure après votre départ? Raisonnablement, cela n'est pas possible... n'est-ce pas?

Ces dernières paroles rendirent Claude soucieux. Fernand

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resta un moment silencieux et immobile, dans l'attitude d'un homme qui cherche à rassembler ses souvenirs,

— Non, non, reprit-il douloureusement en se débattant dans ses liens; non... c'était bien elle... et pas une autre... c'était bien elle!

Claude leva les yeux.

— C'était bien elle, continua Fernand d'une voix entrecoupée... le doute n'est plus possible... Je me souviens, L'étudiant qui parlait de la Mariette qui était au bal disait à son ami: Voilà longtemps que je la connais. C'est encore une belle fille ; mais elle était mieux au temps d'Edouard, son premier amant, celui qui l'a lancée...

— Alors, répéta Claude, "tristement envahi par une certitude qui lui était pénible, vous avez raison, c'était bien elle!

— Vous voyez donc bien! vous voyez donc bien! reprit Fernand...Après cela, continua-t-il sur un autre ton, c'esl une fille si singulière! Quand elle a un caprice, rien ne peut l'arrlter. Aussi elle est folle de la danse. Le jour où on l'enterrera, si elle rencontre des violons en route, elle est capable de ressusciter, ajouta le malade en essayant de rire. Elle ne regarde pas à commettre une imprudence. Je me rappelle qu'une nuit d'hiver, elle est restée plus d'une heure aux fenêtres, les pieds nus et à peine vêtue, pour regarder un incendie. Malgré sa maladie, elle est bien capable d'avoir été au bal, très-innocemment, pour se distraire seulement. Cela ne m'étonnerait pas... d'autant plus que le jeune homme qui parlait d'elle disait encore à son ami : Je ne sais pas ce qu'elle a notre Manette, niais elle parait toute triste à présent. C'était, sans doute, à cause de moi. C'est cela, ajouta Fernand; elle s'ennuie de ne point me voir... Mais non, si elle va au bal, elle pourrait bien venir ici.

Claude demeura tout étourdi par cette versatilité de sentiments. Il ignorait combien les plus solides résolutions sont fragiles, et combien sont peu durables les révoltes de l'amourpropre, quand il se trouve aux prises avec une passion aveugle. Quand à lui, sans pouvoir se rendre compte du singulier sentiment qui le troublait en ce moment même, depuis qu'il avait appris que Marianne avait menti à la promesse qu'elle lui avait faite la veille, il était agité par une impatience douloureuse, et il brûlait d'être auprès d'elle pour l'accabler de reproches amers. Une comprenait pas comment Fernand avait pu entreprendre de la justifier; il s'était associé au mépris que l'amant Mariette avait dit avoir pour elle, et il eût souhaité le voir •sévérer dans ce mépris; mais son brusque et lâche retour faveur de Marianne pétrifiait Claude et l'indignait presque.

— Comment! dit-il tout à coup, vous excusez Mariette à présent, après ce que vous avez dit d'elle! Vous cherchez à justi-

r sa présence dans un lieu de plaisir et de perdition au mont où vous êtes ici, dans ce lit de la charité publique! Mais ous ne comprenez donc pas que cette tille ne vous aime pas,

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l'ropriété do M. Calmann Lévy

qu'elle m- vous aimera jamais, que votre souvenir l'importune comme un remords, que vous êtes, sans le savoir, la victime sur qui elle se venge de tout ce qu'elle a elle-même souffert jadis!

— Comment savez-vous cela? pourquoi me dites-vous ces choses-là? balbutia Fernand en regardant Claude avec inquiétude. Tout à l'heure vous m'assuriez que Mariette vous avait parlé de moi en de bons termes... Elle ne m'aime pas, elle ne m'aimera jamais, dites-vous maintenant; et, il y a un instant, vous disiez, au contraire, que c'était le chagrin de me voir où je suis qui l'avait rendue malade; vous me disiez encore qu'elle avait témoigné du repentir du mal qu'elle m'avait fait;vous vous fâchiez contre moi parce que je refusais de vous croire ; vous preniez sa défense, et maintenant c'est vous qui l'accusez !

— Eh bien, oui! répliqua Claude, qui paraissait surmonter une hésitation intérieure ; vous aviez raison tout à l'heure: je vous trompais par ménagement pour votre état. J'avais tort: c'était vous rendre un mauvais service que de vouloir rattacher votre amour à une espérance qui prolongerait une crise dont le dénoûment est devenu inévitable. D'ailleurs, vous auriez toujours appris ce que je voulais vous taire; mieux vaut donc que vous le sachiez tout de suite. Recueillez vos forces, ayez du courage pour recevoir ce dernier coup, et puisse-t-il vous faire à jamais oublier celle qui vous le porte! puissiez-vous guérir d'une passion qui est plus qu'une folie, qui est une faute grave! vous l'avez avoué vous-même.

Claude, ne donna pas à Fernand le temps de l'interrompre; il passa outre sur une nouvelle hésitation qui semblait vouloir l'arrêter lui même, et se penchant à l'oreille du malade, il lui dit brièvement : — Je vous ai menti: la maladie de Marianne est fausse, et faux aussi son repentir. Tout ce que vous aviez prévu avant dem'envoyer vers elle s'est réalisé, et voici la vérité telle que je l'ai apprise de la bouche de la maîtresse d'hôtel ou vous m'aviez a dressé. Si Mariette n'est point revenue vous voir etsi elle n'a pointréponduà vos lettres, quelque suppliantes qu'elles fussent c'estque,Ie jourmême oùelle vous avait quitté si près de la mort, Mariette devenait la maîtresse d'un jeune homme que vous connaissez peut-être, puisqu'il habitait l'hôtel même où vouslogiez. Mariette a quitté cet hôtel avec lui. Voilà ce que j'ai appris lorsque je me suis présenté hierdans la journée, et ce que Mariette elle-même m'a avoué avec le plus profond cynisme quand je l'ai rencontrée le soir au bal, où elle était, en effet, hier, car je suis sûr qu'elle y était, moi. C'était pour y entendre d'elle même la confirmation de l'abandon complet où elle vous laissait que jo suis allé la joindre dans ce bal, où je n'avais jamais mis les pieds continua Claude, Je ne la connaissais pas; mais vous disiez la vérité: la première personne à qui je l'ai demandée me l'a indiquée sur-le-champ.

— Claude avait à peine achevé cette révélation, qu'il s'en repen

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